Le Chablais veut devenir la capitale du poivron

Production agricoleMigros a dévoilé les détails de son projet de serres sur 20 hectares, chauffées grâce à la combustion des ordures de la région.

Les serres prévues par Migros doivent s’étendre 
à terme sur 20 hectares.

Les serres prévues par Migros doivent s’étendre à terme sur 20 hectares. Image: DR Stephen Léger Info-graphisme PHOTOMONTAGE

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Qui aurait cru que le climat du Chablais siérait si bien au poivron? L’argument météo figure en bonne place parmi ceux qui ont motivé la Fédération des coopératives Migros à cultiver ce fruit originaire d’Amérique latine sous nos latitudes et surtout sous serres, à Collombey-Muraz. Le géant de la grande distribution envisage d’y produire, par le biais de sa nouvelle société Ecoserre SA, 3600 tonnes par an, soit un peu moins de 10% de la consommation nationale, mais 3,6 fois la production indigène.

Conditions presque idéales

Baptisé Pimiento et évoqué depuis cinq ans, ce projet estimé à 45 millions de francs a été présenté lundi aux élus de Collombey-Muraz et mis en consultation publique dans la foulée. Il prévoit la construction de 20 hectares de serres, dont 10 dans une première phase. Le solde sera bâti ultérieurement et pourrait voir d’autres végétaux pousser également: tomates et concombres, mais aussi d’autres variétés de poivrons.

Si la commune bas-valaisanne a été choisie, c’est qu’elle présente des conditions presque idéales: «un ensoleillement suffisant, des températures maximales modérées qui ne nécessiteront pas l’installation de systèmes de ventilation pour refroidir les serres, assez de pluie pour nous permettre d’être quasi autosuffisants», énumère Michel Charbonnet, président du conseil d’administration d’Ecoserre et directeur d’Aproz Sources minérales.

Et surtout la proximité du réseau de chauffage à distance de l’usine d’incinération Satom. Car, outre sa taille colossale, ce qui démarque le projet de Migros, c’est sa dimension écologique: la combustion des ordures, qui alimente déjà le réseau de chauffage à distance de Monthey et Collombey-Muraz, fournira la chaleur nécessaire aux cultures. Soit l’équivalent de l’énergie utilisée par les 5500 ménages aujourd’hui connectés au thermoréseau. «La proximité de l’usine de méthanisation de Satom (ndlr: site de la Compostière) à Villeneuve est un autre atout: elle permettra de valoriser les déchets de notre production sous la forme de biogaz», ajoute Michel Charbonnet. La pluie qui s’abattra sur les verrières sera récupérée, utilisée et traitée sur place.

Plus de 100 emplois à la clé

En cumulant valorisation des ressources et réduction des transports, l’entreprise estime qu’elle réduira de 24'000 tonnes les émissions de C02, selon un bilan effectué par la fondation Myclimate. Le patron d’Aproz y voit «un projet phare, exemplaire du point de vue écologique. On vise bien sûr une rentabilité, mais c’est bien la portée durable qui incite Migros à investir de telles sommes.»

L’avantage est aussi économique, puisque ce sont 120 emplois qui seront créés sur le site, «une dizaine liée à la gestion technique et globale de l’exploitation et les autres postes seront aux plantations et à la récolte», détaille Michel Charbonnet. Le recrutement s’effectuera en priorité dans la région, promet Migros.

Impact important

Les atouts sautent aux yeux… Au moins autant que les futures verrières qui ne passeront pas inaperçues. Le président d’Ecoserre en convient: «Ce projet aura un impact paysager important.» Il ne sera pas non plus sans conséquences sur le maintien de surfaces d’assolement. La culture s’effectuera en effet hors-sol et le terrain naturel sera recouvert d’un plastique. «Une baisse de la fertilité ne pourra être évitée. Notre concept prévoit de ce fait une remise en état complète des terrains.» Les surfaces construites en dur (6,5 ha, notamment pour la halle de conditionnement) seront compensées par 8,4 ha sur le territoire communal. Quant à l’impact visuel, l’exploitant fera en sorte d’aménager bosquets et cordons boisés pour dissimuler en partie ses installations. C’est sur l’aménagement du territoire que la future ferme pose le plus de questions. Secrétaire de Pro Natura Valais et député des Verts, Thierry Largey indique que le Grand Conseil les a déjà posées au Conseil d’État. «On va se retrouver avec un terrain en zone «agricole spéciale» mais qui s’apparente plus à une construction qu’à de l’agriculture traditionnelle. Nous voulons être certains que ces infrastructures seront concentrées dans une zone bâtie, pour éviter de miter encore le territoire, comme le prévoit la nouvelle loi sur l’aménagement du territoire.»

L’écologiste n’est par ailleurs pas particulièrement soufflé par la démarche durable mise en avant par Migros. «Ils ont raison de faire de la publicité là autour. Mais, dans le contexte actuel, chercher à valoriser les ressources est un minimum, en termes de rentabilité et d’environnement. Migros n’invente pas la roue.»

Loin de nier ces impacts, Michel Charbonnet estime qu’il sera désormais du ressort des autorités de les mettre en balance avec le gain écologique que peut représenter ce nouveau type de culture. Réponse après les diverses consultations publiques et homologation qui devraient se poursuivre jusqu’à la fin de l’année. Le premier poivron pourrait rougir (verdir ou jaunir) en 2023.

Créé: 08.04.2019, 21h07

En chiffres

3600 tonnes de poivrons pourraient être produites dans le Chablais, soit un peu moins de 10% de la consommation suisse, mais plus de trois fois et demi la production indigène.

120 emplois seront créés à Collombey, en très large majorité liés aux plantations et à la récolte. Migros promet de recruter prioritairement dans la région.

66 millions de kWh/an thermiques seront nécessaires pour chauffer les serres, soit la chaleur consommée par les 5500 ménages connectés au chauffage à distance de l’usine d’incinération Satom.

24 000 tonnes de CO2 seront économisées, selon un bilan de Myclimate, en misant sur une énergie verte et une production locale. Migros espère atteindre un bilan écologique neutre.

45 millions de francs seront investis par Migros. La société exploitante Ecoserre table sur un chiffre d’affaires annuel de 20 millions de francs. Le transport et la distribution seront assurés par Migros.

20 hectares de serres seront construits, dont 10 dans une première phase. Les surfaces «prises» à l’agriculture devront être compensées. Des mesures sont prévues pour limiter l’impact paysager.

Coûts: régater sur un marché féroce

Troisième «légume» le plus aimé de Suisse, avec 38 000 tonnes croquées par an, le poivron est le grand absent de nos champs: la production indigène atteint à peine 1000 tonnes, soit moins de 3%. Ce paradoxe s’explique par le fait que le poivron n’est pas protégé et entre sans taxe en Suisse.

Dans ce contexte, Michel Charbonnet, d’Ecoserre, estime que le coût de la main-d’œuvre suisse impliquera un prix plus élevé que la production européenne. «On sait en tout cas qu’il y a une demande croissante pour des produits locaux», note Tristan Cerf, porte-parole de Migros. Le consommateur serait donc prêt à dépenser plus pour un poivron local? Jusqu’à quel point? Sans préjuger des prix qui seront pratiqués en 2023, Tristan Cerf annonce que «Migros fera tout pour qu’ils restent concurrentiels face à la production étrangère». Directeur de l’Union maraîchère suisse, Matija Nuic confirme que tenir cet engagement représentera un défi de taille. «Le poivron est un légume demandé. Mais est-ce qu’on peut être compétitif en Suisse sur ce marché? Quel sort attend ces serres si Migros comprend que le projet n’est pas rentable? Est-ce qu’elle les réservera à d’autres cultures et fera concurrence aux producteurs suisses?» Tristan Cerf rassure: «Elles resteront essentiellement dévolues à la culture du poivron et, dans une seconde étape, à la tomate et au concombre. Cette diversification est nécessaire pour une meilleure rentabilité.»

Ne dites pas «incinérer» les déchets mais «valoriser»

Depuis 2012, les 75 000 tonnes d’ordures acheminées par 74 communes vaudoises et valaisannes contribuent à réchauffer les foyers montheysans et collombeyrouds. En sept ans, le thermoréseau développé par l’entreprise Satom n’a cessé de croître, jusqu’à alimenter 5500 ménages sur les deux communes valaisannes, grâce à l’incinération des déchets. Le directeur général de Satom refuse d’ailleurs d’entendre parler d’incinération, «un terme péjoratif», estime Daniel Baillifard, qui lui préfère celui de «valorisation des déchets».

Son entreprise s’apprête à franchir un double cap important. D’abord en fournissant de la chaleur pour alimenter les éventuelles serres de Migros. «Soit 66 GWh thermiques par an, ce qui correspond à la consommation actuelle de notre thermo-réseau.» Une paille, comparé à l’énergie que l’usine chablaisienne livrera sous forme de vapeur au site chimique de Monthey: 120 à 200 GWh. «Ces projets nécessitent des modifications techniques de nos installations, indique le directeur de SATOM. Principalement pour être plus flexibles et transformer nos déchets sous la forme de chaleur, d’électricité ou de vapeur lorsque nos consommateurs en ont besoin. Une fois ces adaptations réalisées, Satom sera de très loin l’entreprise la plus performante de Suisse en matière de valorisation des déchets.»

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