Le «Vieux grincheux» aime rendre les gens heureux

PortraitCommissaire des Marchés folkloriques de Vevey, Jean-Louis Bolomey suit, seul, «un chemin mécanistique».

Jean-Louis Bolomey est déjà au taquet pour la nouvelle édition des Marchés folk’ qui se déroulera cet été à La Tour-de-Peilz, Fête des Vignerons oblige.

Jean-Louis Bolomey est déjà au taquet pour la nouvelle édition des Marchés folk’ qui se déroulera cet été à La Tour-de-Peilz, Fête des Vignerons oblige. Image: Florian Cella

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À l’heure du rendez-vous, «Jean-Louis Bolomey» taille très méticuleusement un rosier dans son jardinet veveysan. Sans doute une réminiscence de son éducation en Angleterre, où ce fils de réfugiés polonais a passé les vingt-sept premières années de son existence. «Viens, je vais te montrer un endroit que très peu d’intimes connaissent, et des intimes j’en ai pour ainsi dire pas», lance avec son accent inimitable cette figure veveysanne née il y a 69 ans sous le nom de… Jacek Boguslaw Kaniewski de Nalecz.

L’œil bleu acier scrute en profondeur, la démarche est rapide, la voix éraillée par une consommation effrénée de cigarettes. Pour la pose, Bolomey a revêtu son costume de commissaire aux Marchés folkloriques de Vevey, son impérissable canotier vissé sur la tête. Le «Vieux grincheux» est prêt. «Ce surnom qu’il a inventé, c’est sa marque de fabrique. Il en joue et surjoue. Le grincheux est surtout quelqu’un de très malin», dit de lui Jacques Mérinat, l’un des initiés.

Rendez-vous donc en tête à tête au carnotzet. «On y reste relativement sobre et on ne parle ni religion ni politique… sauf si on est d’accord avec les opinions de Jean-Louis.» OK. Prévenu, on découvre alors une collection de centaines d’objets divers comme autant d’odes à la Fête des Vignerons. Deux autres pièces attenantes en recèlent autant: costumes, affiches, couvre-chefs, revues, verres, bouteilles, etc. Gouailleur, Bolomey annonce qu’on lui a tout donné. «Sauf ce portrait de Carlo Hemmerling que j’ai acheté 150 balles sur un marché.»

La célébration de 1999 occupe une partie importante de la galerie. «Je n’étais jamais sorti de ma vie, et, là, j’ai été captivé par la fête, l’arène, l’ambiance. Du coup, j’y suis allé tous les soirs. Un vrai coup de cœur.» Comme celui qui l’a frappé alors pour la femme qui est à ses côtés depuis, mais dont il ne veut même pas dévoiler ne serait-ce que le prénom. Car Bolomey, sous des airs enjoués et un babil inépuisable, ne se livre pas. Ou très peu. L’armure est solide, difficile à percer. La noirceur pointe. «L’existence est très ennuyeuse, ça n’a aucun sens.» Mais encore, tout à trac: «Je mène mon chemin mécanistique, seul. Le spirituel, connais pas. Mon intelligence n’est qu’animale. Je survis en m’adaptant plus ou moins à l’environnement qui m’entoure.»

Porte-t-il encore les stigmates de son séjour dans un internat catholique, où son obstination et son rejet de toute autorité lui valaient régulièrement des coups? À moins que ce ne soit le fruit d’un cruel manque de repères, engoncé entre éducation anglaise la semaine et traditions polonaises paralysantes le week-end. «J’étouffais littéralement. Cette vie ne m’intéressait pas. Je n’avais pas d’amis, je n’en voulais pas forcément. J’ai compris très tôt et de manière pragmatique et rationnelle que je ne ferais pas comme les autres. J’ai décidé à l’âge de 7 ans que je ne me marierais pas, que je n’aurais pas d’enfant.» Sa seule compagnie avouée fut… un chat.

«Je suis un négativiste heureux»

Cet indépendant farouche, qui «adore la compagnie des femmes», voue un amour immodéré à la littérature. Il s’étanche dans les livres qu’il dévore à coup de quatre par semaine depuis la prime enfance. «J’aime lire parce que je veux tout savoir, tout comprendre.» Ses références? Thomas Hardy et Darwin. Ou encore la Bible, pour celui qui s’affirme comme «athée militant», mais curieux impénitent. Sombre, revenu de tout ou presque, ce naturaliste convaincu pourtant l’assène: «Je suis très heureux… mais un négativiste heureux.» Chez Bolomey, cynisme et ironie guettent en permanence.

Bourré de contradictions et de paradoxes, il avoue ne faire les choses que par défi, ou par hasard; et bien sûr toujours à contre-courant. Professeur de langues, puis photographe, il débarque un jour en Suisse… par amour pour une femme. Avec très tôt une révélation: «Je suis né dans le Pays de Vaud, mais jusqu’à l’âge de 27 ans je ne le savais pas.» Kaniewski est mort, vive Bolomey! Pour son ami Jacques Mérinat, «il a une connaissance de notre histoire, de nos traditions, de qui nous sommes, c’est proprement hallucinant». Le très exhaustif site internet qu’il consacre à la question – une véritable bible! – en atteste. «On me dit que je suis le plus Vaudois des Vaudois», fanfaronne-t-il. Très sérieusement, cette fois, Bolomey le clame: «Ce pays et ses habitants te donnent toutes les chances de réussite. Si tu ne les saisis pas, c’est uniquement de ta faute.»

«Le Pays de Vaud et ses habitants te donnent toutes les chances de réussite. Si tu ne les saisis pas, c’est uniquement de ta faute»

Jean-Louis se sent si bien en terre vaudoise qu’il n’éprouve pas le besoin d’en bouger: «En quarante ans, j’ai franchi quatre fois la Sarine. Les voyages, les vacances, ça m’emmerde. Trop de monde, trop de touristes.» Entre son institut de langues Thomas Hardy – sous-titré «Une école pour des gens pas comme les autres» – et son implication totale dans les manifestations veveysannes, il est très accaparé. Il est celui qui a relevé les traditionnels Marchés folk’ qui étaient en décrépitude. «La première fois, j’ai pissé de peur. Depuis, je suis bien rodé. En fait, j’adore organiser des machins pour les autres.» Jacques Mérinat, encore: «Jean-Louis est constamment disponible. Il se cache derrière un personnage, mais c’est un être fantastique. Un grand cœur. Il m’a beaucoup aidé.»

Le «Vieux grincheux» est déjà au taquet pour la nouvelle édition des Marchés folk’ qui se déroulera cet été à La Tour-de-Peilz, Fête des Vignerons oblige. Il côtoiera chaque samedi 2500 personnes; ça en fait du monde pour quelqu’un qui se dit profondément solitaire. «Tu sais, ça me plaît beaucoup finalement d’être entouré d’hommes, de femmes, d’enfants souriants. Je me dis que j’ai peut-être réussi quelque chose dans ma vie. Rendre des gens heureux.» (24 heures)

Créé: 05.06.2019, 09h44

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Bio

1949
Naissance le 23 août à Londres de Bolomey… sous le nom de Kaniewski.

1958-1959
En internat chez les catholiques.

1964
Achève la lecture de l’intégrale de Thomas Hardy, «un de mes formateurs», comme Darwin dont il dévore en 1965 les théories.

1969-1972
Institut de pédagogie de Londres, section anglais et biologie.

1977
Bolomey met le pied le 11 janvier en Suisse, à Montreux.

1978
Cinq jours en Dordogne, soit… ses dernières vacances!

1978-1982
Employé temporaire chez Denner à Corsier.

1982
Création de l’Institut Thomas Hardy, école de langues, à Vevey.

2001
Passe devant la commission de naturalisation le 11 septembre. «Une catastrophe pour New York… et le Pays de Vaud.»

2007
Cocréateur de la Société de développement de Vevey.

2008
Il reprend le commissariat aux Marchés folkloriques de Vevey. Il fondera plus tard la très courue Vevey-Brisolée.

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