Les secrets de fabrication des «faiseurs de neige»

Alpes vaudoisesPour assurer l’ouverture des pistes durant les Fêtes, les nivoculteurs ont travaillé jour et nuit. Reportage sur les pistes des Diablerets.

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Faute de neige en suffisance en décembre, Christian Pollet et Aurélien Chambet ont turbiné pour que les skieurs puissent dévaler les pistes du Meilleret durant les Fêtes. Leur travail a payé: la quinzaine a pu se dérouler de fort belle manière dans les Alpes vaudoises.

On les appelle des nivoculteurs ou snow makers (faiseurs de neige). Sur les pistes de Villars, Gryon et des Diablerets, ils sont quatre à piloter les 266 enneigeurs du domaine, dont deux sur le versant ormonan. Pour pouvoir ouvrir à Noël, Christian Pollet et Aurélien Chambet ont entamé la fabrication fin novembre. Dès que le mercure est descendu en dessous de – 3,5 °C, température maximale permettant la production. «Au début, on a travaillé 24 heures sur 24 pendant une bonne semaine, en nous relayant toutes les 12 heures», raconte Aurélien Chambet. Car même à l’ère de l’automatisation, il faut être présent en permanence lorsque les canons tournent, s’assurer que tout fonctionne, affiner les réglages des 41 enneigeurs du Meilleret en fonction du vent, de la température ou encore de l’hygrométrie.

L'eau et l'air sont pulvérisés à haute pression au travers de buses. Photos: PATRICK MARTIN

Ces opérations sont menées depuis un local situé aux bas des pistes du Meilleret. «De là, on peut commander l’orientation et la hauteur, ainsi que le débit d’eau et d’air», décrit Aurélien Chambet. En gérant l’apport de ces deux ingrédients, les nivoculteurs peuvent confectionner des flocons plus ou moins humides. «En début de saison, on cherche plutôt une neige humide, plus dure, pour créer un fond qui résistera aux intempéries. On peut ensuite fabriquer une couche plus sèche, plus proche de la neige naturelle.»

Quid des additifs aidant à la cristallisation de l’eau, comme le Snomax, produit contenant une bactérie inactivée nommée Pseudomonas syringae et qui a défrayé la chronique pour ses risques potentiels sur l’environnement? «Il n’est plus permis d’en utiliser depuis de nombreuses années», répond Christian Pollet

Christian Pollet, nivoculteur, gère les canons à neige à distance.

Septante piscines

Cette année, 62'000 m3 d’eau, puisée dans le lac artificiel d’Arnon (BE) sur le versant opposé de la vallée via les installations de turbinage de Romande Energie, ont été transformés pour produire 167'000 m3 de poudreuse aux Diablerets. Pour enneiger tout le domaine skiable, il aura fallu recourir à 240'000 m3 d’eau ( lire encadré ), l’équivalent d’une septantaine de piscines olympiques.

Le manteau neigeux désormais suffisamment épais pour résister jusqu’à Pâques, la production est terminée et les deux employés de Télé Villars-Gryon-Les Diablerets (TVGD) peuvent entamer la révision des installations qui se poursuivra jusqu’à la prochaine saison de ski. «On ne fabrique pas plus que nécessaire, explique Didier Détraz, directeur adjoint de TVGD. Parce qu’en fin de saison, on devra déplacer l’excédent avec nos machines pour accélérer la fonte et permettre aux agriculteurs de travailler. Et parce que chaque m3 de neige nous coûte 5 francs. À ce prix-là, on réfléchit bien aux volumes produits.»


À lire : Tir nourri de canons face au climat


L’enneigement mécanique pèse lourdement dans le budget des exploitants. TVGD a investi progressivement 15 millions de francs depuis 2007 pour équiper son domaine. Calculer les retombées économiques est en revanche plus difficile: «Sans les canons, on aurait de la peine à ouvrir à Noël, estime Didier Détraz. À cette période, on réalise 20 à 25% de notre chiffre d’affaires ( ndlr: 15 millions de francs par an ). Ils nous permettent aussi de vendre la destination toute l’année: les clients ont la garantie qu’il y aura de la neige chez nous.»

Dépendance inquiétante?

Cette situation de dépendance a de quoi inquiéter. Les directeurs de stations reconnaissent que les canons sont devenus une nécessité. Qu’arrivera-t-il si les températures continuent de grimper? «C’est une question qu’on se pose, réagit Christian Pollet. Les fabricants ont fait des progrès. Avec les anciennes perches à neige, il fallait – 5 °C pour travailler, alors qu’on peut le faire aujourd’hui à – 3,5 °C. Soit cette évolution se poursuivra, soit on trouvera d’autres techniques. Il est par exemple aujourd’hui possible de fabriquer de la neige dans des containers…»


À voir : comment fabrique-t-on une luge?


(24 heures)

Créé: 18.02.2019, 06h46

En chiffres

2,7 m3 C’est le volume de neige produit par m3 d’eau, cet hiver aux Diablerets. Soit une production de neige atteignant 167'000 m3.

240'000 m3 Le volume d’eau utilisé sur l’ensemble du domaine Villars - Gryon - Les Diablerets cet hiver (et 100'000 à Leysin).

– 3,5 °C La température à laquelle les nivoculteurs peuvent faire tourner leurs installations.

6 litres/min Le débit d’eau nécessaire varie de 0,5 à 6 litres par minute. Les nivoculteurs l’adaptent selon la température et l’humidité de l’air.

5 fr. Le prix moyen pour fabriquer un m3 de neige. Ce montant comprend principalement la facture énergétique, ainsi
que l’eau et l’amortissement des installations.

15 millions de francs Le montant engagé depuis 2007 par TVGD pour équiper son domaine en enneigement mécanique.

266 Le nombre d’enneigeurs sur les pistes de Villars - Gryon - Les Diablerets. Leysin en compte 100 avec l’ajout de 28 enneigeurs à Chaux-de-Mont depuis le début de la saison. Les secteurs des Fers et des Mosses devraient être équipés dès l’hiver prochain.

Un prix écologique pour un gain économique

Les quantités d’eau englouties par l’enneigement mécanique sont considérables: entre Gryon, Villars, Les Diablerets et Leysin, le contenu de cent piscines olympiques (340'000 m3) a été répandu sur les pistes cet hiver. «Les lacs d’accumulation, bien qu’inesthétiques, permettent de stocker l’eau pour l’hiver suivant dès la fonte des neiges au printemps. Mais si l’on doit les remplir une deuxième fois au cours de l’hiver, il faut pomper dans les rivières de montagne.
Ce qui peut induire une baisse des eaux dans une période importante pour la migration des poissons», observe Michel Bongard, secrétaire de Pro Natura Vaud. Ce prélèvement fait l’objet d’un contrôle des autorités, indique Catherine Strehler Perrin, cheffe de la division Biodiversité à la Direction générale de l’environnement: «Il tient compte des exigences de la législation fédérale sur la protection des eaux, qui prévoit qu’un débit résiduel convenable doit être assuré en tout temps notamment pour la conservation des biotopes, de la faune aquatique et la qualité des eaux superficielles.»

Michel Bongard ajoute: «La neige de culture présente une composition chimique différente de la neige naturelle, car elle s’est chargée en minéraux en ruisselant au lieu de tomber directement sur les prairies», «ce qui peut potentiellement entraîner une modification de la composition végétale», confirme Catherine Strehler Perrin. Si le manteau produit est épais, il mettra aussi davantage de temps à fondre, avec «pour conséquence un retard dans le développement de la végétation et là aussi des changements potentiels sur la diversité des espèces végétales».

Des études réalisées en Suisse sur l’impact de l’enneigement artificiel montrent toutefois que le recours aux canons n’est pas uniquement négatif: «Les épaisseurs de neige supplémentaires peuvent protéger les plantes et les sols des blessures infligées par les dameuses ou les carres de ski lorsque la couverture neigeuse est insuffisante», précise encore l’employée de la DGE. Aujourd’hui, la plupart des projets d’enneigement prévoient des compensations écologiques. «Les choses ont progressé sur ce plan, reconnaît Michel Bongard. Les milieux écologiques sont intégrés tôt à la réflexion et nous cherchons des solutions pour parvenir à un bilan neutre, voire positif. Ce que nous perdons à un endroit, nous essayons de le gagner sur d’autres biotopes.»

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