Nonnes et moines méditent dans la paix du dojo de Clarens

Nos spiritualités méconnues (5/5)Le bouddhisme zen et ses longues méditations assises rythment la vie d’une poignée de pratiquants dans le canton, séduits par une discipline aussi ardue qu’apaisante.

Pratiquer zazen implique de longues séances de méditation assise dans l'immobilité la plus totale.

Pratiquer zazen implique de longues séances de méditation assise dans l'immobilité la plus totale. Image: Florian Cella

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Le silence est aussi ouaté que la lumière qui baigne la pièce. Avec une oreille attentive, on capte encore la rumeur de la rue, les voitures qui passent et les portes qui claquent dans l’immeuble. Pourtant, ceux qui sont là paraissent hors d’atteinte. Dans un petit local à Clarens, ils sont une petite dizaine à se réunir une à trois fois par semaine pour «pratiquer zazen».

«Les gens assimilent le zen au calme, voire au cool. Mais littéralement, zen signifie simplement méditation, et zazen méditation assise.» Cela fait plus de vingt ans que Chantal Baiettini anime ce petit espace, l’un des trois dojos zen du canton, voué à la pratique d’une spiritualité bouddhiste venue du Japon. Ce soir-là, c’est elle qui conduit le zazen. Assise en tailleur sur le sol, silencieuse dans son lourd kimono noir, rien ne la distingue du reste des participants, à une différence près. Alors qu’elle est tournée vers la salle, tous les autres font face au mur, conformément à la voie zen sôtô, l’une des plus pratiquées en Europe.

Méditation, rituel et chant

La séance a commencé à 18h30 précises avec une méditation parfaitement immobile de quarante minutes. La voix de Chantal Baiettini fait soudain irruption dans le silence, sans pour autant rompre la quiétude du moment. Elle invite à adapter sa posture et à étendre davantage sa tête vers le ciel. Comme la statue du Bouddha posée au centre de la pièce sur un petit autel, les participants ne trahissent aucun mouvement.

Quelques instants encore et un froissement de tissus trouble à nouveau le silence. Sans qu’aucun signal n’ait été donné, chacun se lève doucement en maintenant sa concentration. La méditation se poursuit par une marche lente, très lente, millimètre par millimètre pendant dix minutes, avant de continuer en position assise. Trente minutes encore. «Le silence du dojo et l’objectif de maintenir la posture sont les principes essentiels du zazen. C’est ce qui nous fait comprendre notre appartenance à tout ce qui nous entoure et allège notre ego», explique Chantal Baiettini. Car il ne s’agit pas uniquement d’un exercice de concentration, mais d’une pratique ancrée dans la spiritualité. «Le Bouddha Shakyamuni s’est assis sous un arbre et a dit: «Je me relèverai lorsque j’aurai l’éveil.» C’est ce que nous faisons.» La méditation s’achève sur des coups de tambour et le tintement d’une cloche, puis s’ouvre sur une brève cérémonie où le sûtra Hannya Shingyô, texte sacré du bouddhisme zen, est chanté dans une langue ancienne.

La souffrance de Bouddha

«Les gens sont souvent amenés au bouddhisme zen par une souffrance, que ce soit un deuil ou un divorce, observe Chantal Baiettini. On peut y trouver un parallèle avec la souffrance vécue par le Bouddha avant son éveil.» C’est l’expérience qu’elle a elle-même vécue après le décès de sa mère. «J’ai beaucoup cherché des réponses dans d’autres spiritualités. Puis j’ai vu une émission de télévision qui montrait un maître zen. Je me suis dit que c’était ce que je devais faire.» C’était à la fin des années 80. À l’orée de la quarantaine, elle s’est engagée dans la pratique du zazen jusqu’à être ordonnée nonne et fonder un dojo en l’espace de quelques années.

Elle explique que comme les deux autres dojos vaudois, à Gland et à Lausanne, celui de Clarens est membre de l’Association Zen Internationale, dont le siège est un temple fondé en France par Taisen Deshimaru, le maître japonais qui a introduit le zen sôtô en Europe (lire encadré). Comme elle, la plupart des participants au zazen ont déjà une pratique de plusieurs années. Ils s’appellent Gérard, Yvan ou Catherine, ils habitent dans la région et eux aussi ont été ordonnés moines et nonnes par un maître zen lié à l’association.

«C’est une cassure qui m’a amené ici, explique Yvan. Il y a cinq ans, j’ai souffert d’un burn-out et d’une dépression.» Pour s’en sortir, il voulait faire une démarche non seulement thérapeutique, mais aussi spirituelle. «Les trois premières années ont été une vraie galère, sourit-il. Face au mur, les pensées qui vous viennent sont bonnes autant que mauvaises. Faire en sorte qu’elles ne nous affectent pas est un travail dans l’instant.»

«J’ai fait ma première expérience en 1976, se souvient quant à lui Gérard. C’était tellement dur de maintenir la posture que j’ai mis vingt ans à m’y mettre véritablement.» Mais si rester immobile est un véritable défi de la méditation zen, en décrire la finalité ne va pas de soi non plus: «Cela m’a apporté beaucoup de calme et de recul par rapport aux choses. Mais ce n’est pas l’essentiel. Dans le fond, on ne se pose pas la question de savoir pourquoi on vient. On vient.» À la question du pourquoi, Catherine répond: «J’ai découvert le bouddhisme zen au hasard d’une rencontre. Je n’ai pas fait mon marché. Je me suis assise sur un zafu (ndlr: un coussin de méditation) et quelque chose en moi a répondu. Vingt-cinq ans plus tard, je ne sais toujours pas pourquoi je suis là, mais cela ne me préoccupe guère.» La soirée s’achève. Moines et nonnes se délestent de leurs kimonos de méditation, prêts à quitter la quiétude du dojo et à reprendre le cours de leur semaine. (24 Heures)

Créé: 24.04.2019, 09h25

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800 communautés spirituelles

C’est un chiffre que l’on n’imaginait sans doute pas. Il existe dans le canton de Vaud près de 800 communautés spirituelles, autrement dit des groupes de personnes qui se rassemblent en un même lieu pour pratiquer leur foi, donner corps à leurs croyances. En octobre dernier, le Centre intercantonal d’information sur les croyances (CIC) présentait ce recensement inédit sur mandat de l’État de Vaud. «24 heures» est allé à la rencontre de quatre de ces communautés, parmi les moins connues en terres vaudoises.

Un bouddhisme importé en Europe dans les années 60

Dans son recensement présenté en octobre 2018, le Centre intercantonal d’information sur les croyances (CIC) identifie douze communautés bouddhistes dans le canton. Les groupes constitués par des immigrants (thaïlandais, vietnamiens ou tibétains notamment) rassemblent un nombre de membres conséquent autour de temples ou de pagodes. Les groupes bouddhistes formés par des convertis occidentaux, comme les dojos zen de tradition japonaise, sont de plus petite taille et se concentrent davantage sur la méditation.

Si le bouddhisme existe au Japon depuis le Ve siècle, il se renouvelle au XIIIe siècle avec l’introduction du zen sôtô venu de Chine. La voie sôtô pratiquée au dojo zen de Clarens fait son apparition dans le canton dans les années 70, peu après avoir été introduite en Europe par un maître japonais, Taisen Deshimaru. Celui-ci fonde en 1979 le temple de la Gendronnière, près de Blois, en France, qui devient le centre de l’Association Zen Internationale (AZI). Pour répandre la pratique du zazen, il forme de nombreux disciples qui encouragent la création de dojos dans toute l’Europe.

En Suisse, l’AZI répertorie aujourd’hui onze dojos zen, dont trois se trouvent dans le canton de Vaud, à Clarens, à Lausanne et à Gland.

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