À Brent, des «gens de rien» humbles et tenaces!

L’Esprit des lieuxLe petit village des hauts de Montreux est connu pour sa fameuse foire d'automne. Un village fier et tranquille qui cultive son patrimoine.

Le cœur de Brent reste l’apanage des maisons cossues d’époque et d’anciennes fermes qui témoignent d’un passé agricole où les habitants avaient la réputation de gens de rien.

Le cœur de Brent reste l’apanage des maisons cossues d’époque et d’anciennes fermes qui témoignent d’un passé agricole où les habitants avaient la réputation de gens de rien. Image: Chantal Dervey

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«En aucun cas il faut prononcer «bran», mais «brin», sinon ça fait tomber les gencives». Le conseil est d’Émile Blaser, arrivé de Suisse alémanique en 1955 à l’âge de 7 ans mais l’un des dignes représentants du village de Brent. N’y voyez pas une fierté mal placée. Ici, on aime à rappeler l’étiquette séculaire de «gens de rien», ces agriculteurs-vignerons aux valeurs simples vivant de leur terre stérile. Étrange réputation quand on sait que l’origine celte de «Brent» renvoie à «chef».

Dans ces venelles où les maisons d’époque et anciennes fermes agglutinées laissent à peine passer un véhicule par endroits, on cultive une forme de retenue. Celle qui fait avancer en bonne intelligence, avec Montreux notamment, la Commune mère. «On prépare son dossier, on prend rendez-vous, on discute», reprend Émile Blaser, l’usinier de la petite centrale hydroélectrique des hauts qui exploite un ruisseau dont on a perdu le nom d’origine exact.

En aucun cas il faut prononcer «bran», mais «brin», sinon ça fait tomber les gencives

Mais en dignes descendants de ces petites gens méprisés, on s’accroche à son identité de «taquà», ces porteurs de bissacs dans lesquels on acheminait bois, foin et raisin. On fait la guerre aux quolibets et railleries des plus nantis, notamment ceux de «Blonay la cossue» ou des «canailles» de Chernex qui prétendent qu’il fait bien plus frisquet chez ces roturiers de voisins.

Certains livres d’histoire insinuent même que la Foire de Brent, qui perdure sans interruption depuis 1486 et fait vibrer le village d’une animation bienvenue tous les automnes, fut décrétée pour venir en aide à des gens dans le besoin. Lorsqu’on s’enquit auprès de ses Excellences de Berne de l’autorisation d’y danser, elle ne fut délivrée que par pitié: «Qu’ils dansent pour oublier leur misère». «Mais la Foire fut aussi un signe de reconnaissance pour la construction du château du Châtelard, se plaît à préciser Jean-Daniel Crausaz, natif de Brent et vigneron du domaine de Chillon durant des décennies. Comme quoi, nous avons su faire des choses malgré le froid.»

En se promenant de la pittoresque chapelle au pont de Brent, d’une fontaine à l’autre ou en descendant la somptueuse ruelle tout en pierres des Murets, le village de pauvres cède le pas au lieu de cachet où il fait plus que bon vivre. Du reste, «le village s’est fait citadin», dixit Bernard Harsch, croisé en coup de vent. La ferme de Cornaux reste le dernier vestige d’un âge agricole révolu. Les villas et immeubles modernes ont poussé ci et là, et les anciens peinent à croiser ces nouveaux «taquà» en quête de quiétude et de vue imprenable sur le lac.

«Dommage que certains se disent dérangés par les cloches, les vaches ou les foins le dimanche: les gens aspirent à vivre à la campagne, mais ne veulent pas des désavantages», regrette Jérôme Cuenet, agriculteur «par hobby» et forestier. Le trentenaire, qui tient un bar à la Foire, se dit fièrement «le dernier bourgeois de Brent» avec son frère.

La courbe démographique ascendante n’a pas empêché la fermeture progressive des traditionnels lieux propices au lien social: l’huilerie, l’épicerie, la poste, la laiterie ou le café. Il reste la piscine – «un bien grand mot», plaisantent certains –, une fierté locale creusée «à bras» par certains anciens. «Et le Pont de Brent, ajoute Jean-Daniel Crausaz, mais ce n’est pas vraiment le bistrot du coin.»

Le deux-étoiles Michelin est plutôt la note locale d’excellence: «Brent est un village qui a une âme, explique son chef Stéphane Décotterd, arrivé il y a 8 ans. On sent les gens fiers, soudés, autour de leur foire et ses caveaux ouverts où toute mon équipe finit après le service. Un village de Gaulois face à la grande Montreux.»

Une ténacité d’irréductibles donc, aussi pour défendre son patrimoine. Il y a la Société Villageoise de Brent et Environs. Ou le non moins dynamique groupe «Taquà venir» qui se décline en un panel d’animations: «Taquà t’souvenir», «Taquà déguster», «Taqu’art», etc. L’ambition est de faire revivre certains lieux. Et d’éviter les erreurs du passé: «La vente et la destruction du four banal restent une blessure vive, regrette Jean-Daniel Crausaz. De là notre détermination à ne pas laisser partir la laiterie». Gagné! Montreux vient tout juste de valider une aide pour transformer le lieu en centre socioculturel. (24 heures)

Créé: 08.04.2018, 09h52

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