Le Canton de Vaud ne veut pas de vignes à Château-d’Œx
ProcédureAprès un essai, un habitant veut créer, avec le soutien de la Municipalité, une vigne à 1080 m d’altitude. Face au refus de l’Etat, il a saisi le Tribunal cantonal
Cette action audacieuse met quelques caveaux vaudois en ébullition. Et la viticulture héroïque – celle pratiquée en altitude – n’a jamais aussi bien porté son nom. Ancien forestier devenu assureur, propriétaire d’un domaine agricole sur les hauteurs de Château-d’Œx, Pascal Rittener-Ruff veut y cultiver la vigne. Après avoir planté il y a trois ans, en guise d’essai, une première parcelle de 400 m2, il a adressé une demande à l’Office cantonal de la viticulture pour faire naître un petit vignoble de 4000 m2 sur sa propriété, à une altitude de 1080 m, bien au-delà de la limite légale cantonale (600 à 700 m).
Sa démarche est officiellement soutenue par la Municipalité de Château-d’Œx. Mais la Commission cantonale du cadastre viticole a rejeté son projet, estimant qu’il est réalisé à une altitude inadaptée et que sa vocation viticole est contestable. Cette décision vient d’être confirmée par le Conseil d’Etat, auprès duquel Pascal Rittener-Ruff avait recouru. Du coup, le vigneron favotais a saisi le Tribunal cantonal. «Je continue la procédure pour toutes les personnes qui me soutiennent et dont certaines sont choquées par l’énergie avec laquelle l’Etat s’applique à le contrer, alors que nos frontières sont largement ouvertes aux vins étrangers vendus à vil prix et que l’on n’est plus dans une période de surproduction.»
Risque de précédent
Pascal Rittener-Ruff déplore, en outre, que sa proposition de créer un vignoble exclusivement à titre expérimental, assortie de son engagement de ne pas commercialiser son vin, n’a pas été prise en compte. «Je voulais par là éviter le risque de précédent, invoqué par le Canton comme «pouvant à terme déstabiliser le marché», selon ses termes. Cela même si la production de 2500 à 3000 bouteilles ne me permettra jamais de réaliser un profit, cette quantité représentant moins d’une bouteille par habitant de la commune de Château-d’Œx.»
Si le Favotais, épicurien dans l’âme, veut créer son vignoble, c’est pour produire un vin qui compléterait la gamme des produits du Pays-d’Enhaut: «Ce vin servirait, lors de dégustations, à susciter l’intérêt des visiteurs, puis, à leur faire découvrir les charcuteries et les fromages du terroir, tomme fleurette de Rougemont ou autre Sapalet de Rossinière.»
Dans son argumentaire adressé au Tribunal cantonal, Pascal Rittener-Ruff estime que le Canton fait fi du phénomène du réchauffement climatique qui accélère la maturation du raisin. «La décision du Conseil d’Etat s’inspire d’une jurisprudence de 1980, fondée elle-même sur l’ordonnance sur la viticulture et le placement des produits viticoles datant de 1971», précise Marc-Aurèle Vollenweider, son avocat lausannois.
Le recourant rappelle que les hivers se radoucissent dans les Préalpes comme ailleurs: «A Château-d’Œx, les installations de remontées mécaniques de La Braye ont fermé en raison du manque de neige et du raccourcissement de la saison hivernale. Le Pays-d’Enhaut voit son climat se modifier de manière significative. D’ailleurs, contrairement à d’autres vignobles de plaine, ma vigne n’a pas souffert du gel cet hiver et se porte à merveille.»
En 2007, le Don Quichotte viticole du Pays-d’Enhaut avait déjà planté une dizaine de plants de vigne de cépages divers qui ont bien supporté les contraintes climatiques, assure-t-il. Fort de cette première, il a renouvelé l’expérience sur 400 m2 avec des cépages résistants au froid, solaris, léon-millot et siramé, utilisés notamment au Québec, au Danemark ou encore en Belgique.
Président des œnologues de Suisse, directeur de Badoux Vins à Aigle, le Montreusien Daniel Dufaux voit d’un bon œil le défi que s’est assigné Pascal Rittener- Ruff, même s’il le juge risqué en raison de problèmes de chaleur, d’ensoleillement et de gel hivernal pouvant survenir et tuer les ceps: «Cette initiative s’inscrit dans l’évolution de la culture de la vigne, effectivement confrontée au réchauffement climatique. Il y a trente ans, on ne vendangeait jamais avant le 15 octobre. Or actuellement, presque tout le raisin est récolté en septembre.»
Le chef des œnologues du pays relève encore le bon choix de cépages du Favotais: «Vu que la floraison risque de se dérouler à une période fraîche, il a judicieusement opté pour des plants réputés pour être très productifs.» Et relève que ce précurseur pourrait même faire redécouvrir des goûts de vin oubliés. Avant de conclure: «La viticulture suisse est déjà considérée comme étant de montagne. Pourquoi ne pas aller au bout de l’idée? Démontrer qu’on est capable de cultiver la vigne à la fois en plaine et sur nos massifs montagneux permettrait encore d’améliorer l’image de nos vins à l’étranger.»
Bientôt, les vendanges…
C’est aussi pour son aspect expérimental que la Municipalité de Château-d’Œx appuie ce projet viticole: «Cette démarche novatrice, lancée par quelqu’un qui connaît son affaire, mérite notre soutien, même si nous n’avons pas été consultés, explique Charles-André Ramseier, syndic. Son vin pourrait être une vitrine pour nos produits locaux.»
Avec la nouvelle procédure en cours, Pascal Rittener-Ruff a bon espoir de pouvoir mener sa petite vigne pilote de 400 m2 jusqu’aux vendanges. Il pourrait en tirer quelque 300 bouteilles. «Je lutte contre une décision administrative, conclut-il. Mais aussi pour mener mon combat à terme. Trop souvent, on a des idées et des projets qu’on ne concrétise jamais. Or, dans la vie, si on ne va pas jusqu’au bout des choses, on ne réussit rien.»
Créé: 18.07.2017, 06h42
La plus élevée du canton
La petite vigne de 400 m2 plantée à l’essai par Pascal Rittener-Ruff sur son domaine du Morsalaz, à Château-d’Œx à 1080 m d’altitude est la plus haute du canton de Vaud, et la deuxième plus élevée de Suisse, derrière celle de Visperterminen (VS), située à 1150 m. «Les conditions auxquelles je suis confronté sont sans doute plus difficiles qu’en Haut-Valais, admet Pascal Rittener-Ruff. Mais je constate que la température est souvent plus élevée sur mes hauteurs qu’au village situé plus bas. C’est peut-être ce qui m’a préservé des dégâts dus au gel cet hiver.»
Le vignoble le plus élevé du continent européen se trouverait dans les Pyrénées françaises, à Cerdagne, à 1286 mètres d’altitude. Situé à 1225 mètres de haut, le vignoble du Vin des glaciers à Morgex, dans le Val d’Aoste, en Italie, viendrait en deuxième position, juste devant celui de Visperterminen, en Valais.
Selon les spécialistes, deux conditions sont nécessaires pour produire du vin à ces altitudes: au moins 1200 heures d’ensoleillement par an et une température moyenne minimum de 18 °C en juillet. De plus, la vendange doit avoir lieu dans un laps de temps très court: dès que le degré de sucre du raisin atteint entre 11,5 et 12,5 et avant les premières gelées d’automne.
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