«Le chalet La Gumfluh a été le paradis après l’enfer»

Château-d’ŒxEntre 1945 et 1946, 80 femmes libérées des camps sont venues se soigner au Pays-d’Enhaut. Noëlla Rouget raconte.

80 femmes rescapées des camps nazis ont séjourné dans le chalet La Gumfluh à Château-d’Œx.

80 femmes rescapées des camps nazis ont séjourné dans le chalet La Gumfluh à Château-d’Œx. Image: LDD

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Dans la mémoire de Noëlla Rouget, les souvenirs des trois mois vécus au Pays-d’Enhaut sont trop nombreux et imbriqués pour qu’elle puisse en citer un en particulier. Il en est pourtant deux qui surgissent spontanément dans la conversation: la cuisine d’Irène Gander-Dubuis, la directrice du Chalet La Gumfluh, et la rencontre avec son mari.

C’est la première fois depuis de nombreuses années que la Française de 96 ans revient à Château-d’Œx. «A chaque fois, c’est une grande émotion», confie-t-elle. Et pour cause. C’est là qu’elle et 80 autres femmes ont tenté de tourner la page la plus traumatisante de leur histoire: leur internement au camp de concentration de Ravensbrück. Paru en 2013, le livre Retour à la vie raconte cet épisode méconnu. Une plaque commémorative a été dévoilée hier, par Noëlla Rouget elle-même, lors d’une cérémonie poignante.

Matricule 27 240

Née à Saumur, le jour de Noël – comme son prénom le suggère – de 1919, la Française a 21 ans lorsqu’elle voit les troupes allemandes prendre Angers, où elle vit alors. Durant trois ans, elle lutte contre l’occupant. En distribuant des tracts. Puis en servant d’agent de liaison. Elle est arrêtée en juin 1943 et emprisonnée à Angers. Début 1944, elle est expédiée au camp de transit de Compiègne. De là, elle embarque le 31 janvier dans un convoi à destination du camp de Ravensbrück, au nord de Berlin. Noëlla Rouget est désormais le matricule 27 240.

Septante ans après son séjour, Noëlla Rouget a redécouvert avec émotion l’intérieur du chalet la Gumfluh.

En avril 1945, le camp est libéré. La jeune femme fait partie des 300 premières femmes à pouvoir regagner leur pays. «On était libres, mais dans un état pitoyable. Je ne pesais plus que 32 kilos. J’étais tuberculeuse.» Chez elle, la jeune femme peine à se remettre. C’est son amie Geneviève de Gaulle, dont elle a fait la connaissance à Ravensbrück, qui lui suggère de passer sa convalescence en Suisse, où elle a contribué à ouvrir huit foyers pour les anciennes déportées. «Même s’ils savaient que c’était pour ma santé, mes parents étaient peinés de me voir repartir.»

Le 3 septembre 1945, elle s’installe avec ses maigres possessions dans le chalet damounais. «Le paradis après l’enfer. La beauté de cette région ne peut pas laisser insensible.» Elle partage sa chambre avec Yvette Marchand. «Je l’avais connue à Angers. Mais on y partageait une cellule sordide.» Avec les autres hôtes du foyer, elle tente de réapprendre à vivre. «Au début, on sortait peu; on était trop faibles. Mais la cuisine de Madame Dubuis a vite fait des miracles. On a pu aller se balader au village. Les habitants nous ont accueillies avec bienveillance. On rentrait au chalet les bras chargés: chocolat, pommes, cigarettes, billets de cinéma. Certaines familles nous invitaient chez elles. Je me souviens d’avoir mangé de la fondue.» Ces petits gestes, on en garde de nombreux souvenirs au Pays-d’Enhaut. «En tournage dans la région, Michèle Morgan avait invité les résidentes au Buffet de la Gare pour leur offrir un plat on ne peut plus typique: la meringue double-crème», raconte le syndic de Château-d’Œx, Charles-André Ramseier.

Des enfants lisent des messages de déportés laissés dans le livre d'or du chalet

Au fil des semaines, l’état de santé de Noëlla s’améliore enfin. «Après deux mois, j’ai demandé au docteur si je pouvais rentrer. Il m’a conseillé de rester encore un mois.» Un diagnostic providentiel: c’est durant ce mois que Noëlla rencontra son mari, lors d’un bal à la grande salle.

Continuer à témoigner

La présence de Noëlla Rouget au Pays-d’Enhaut est un symbole fort: «C’est la seule résidente du chalet encore vivante que nous avons pu retrouver», explique Eric Monnier, coauteur du livre Retour à la vie. Dans quelques années, le dernier témoin de cet épisode s’en ira. Noëlla Rouget est consciente de ce lourd héritage qu’elle doit partager: «Même aujourd’hui, à 96 ans, je continue à témoigner dans des classes. Je me sens obligée de le faire, pour toutes celles qu’on a laissées derrières nous, dans la chambre à gaz de Ravensbrück.» (24 heures)

Créé: 15.06.2016, 17h37

Une page méconnue

Rescapée de Ravensbrück en 1945, Geneviève de Gaulle sillonne la Suisse dès la Libération. La nièce du général y organise des conférences pour témoigner de l’horreur des camps et pour lever des fonds: avec cet argent, elle ouvre neuf foyers d’accueil en Suisse, dont six en terres vaudoises (à Villars, au Mont-sur-Lausanne, à Crassier ou encore à Château-d’Œx).
Au total, 500 femmes revenues des camps d’Auschwitz et de Ravensbrück y passeront leur convalescence. Au Pays-d’Enhaut, elles furent 80, accueillies au Chalet La Gumfluh entre septembre 1945 et avril 1946.

Cette histoire peu connue est au centre d’une recherche historique menée par Brigitte Exchaquet-Monnier et son mari Eric Monnier, parue aux Editions Alphil sous le titre Retour à la vie. «Geneviève de Gaulle voulait venir en aide aux femmes rescapées des camps. Mais elle voulait aussi maintenir en vie l’esprit fraternel qui leur avait permis de survivre aux camps», souligne l’auteure.

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