«Aux critiques, je réponds: donnez-nous les moyens!»

RécitPhilip Grand d’Hauteville revient sur l’histoire de sa famille avant la vente.

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«Je ne reconnais plus rien.» La phrase, lâchée d’entrée, dit le détachement. Le baron Philip Grand d’Hauteville, aîné des trois héritiers du château du même nom, à Saint-Légier, parcourt le corridor principal au milieu d’une armada de petites mains. Qui s’activent pour étiqueter les trésors qui seront mis aux enchères en septembre. Le château est proposé à la vente par Riviera Properties à 60 millions. Ses meubles et objets doivent donc disparaître. Un patrimoine exceptionnel, témoin d’un intérieur sous l’Ancien Régime, dans la même famille depuis deux cent cinquante ans! Philip Grand d’Hauteville: «Perdre le château est triste, mais ne m’émeut pas tellement.»

On devine que le deuil a déjà commencé avant le décès de la deuxième épouse de son père, en janvier 2014, qui a ouvert le processus de vente. Il a sans doute dû se faire pendant vingt-sept ans, le temps où Philip Grand d’Hauteville n’a pas pu remettre les pieds au château, après la mort de son père. De ces relations «compliquées» entre les héritiers et leur belle-mère Edith – qui avait par testament un droit d’habiter –, il ne dira rien. «Au début, elle a revivifié mon père, très affecté par le divorce d’avec ma mère treize ans auparavant. Je ne veux pas la noircir, elle n’est plus là pour se défendre. Mais nous n’avons pas vécu que des heures heureuses…» Le ton et les yeux baissés disent une certaine tristesse. Qui s’interrompt aussitôt, pudeur oblige.

Moins réservée, une élégante à perruque blanche façon Marie-Antoinette colle sa mouche à côté de sa bouche, d’un air mutin, parmi d’autres peintures similaires. «Regardez ces bonnes femmes: le Playboy de l’époque!» dit Philip Grand d’Hauteville. Lui, c’est sous d’autres tableaux qu’il prend place pour l’entretien, ceux des origines: les portraits de Daniel Grand de la Chaise (1761-1828), trésorier du roi de France à Amsterdam et banquier de la cour de Suède, et d’Anne-Philippine-Victoire Cannac (1770-1839), dont le grand-père a donné au château, en 1767, sa forme actuelle. Mariés en 1794, ils décident de prendre le nom de Grand d’Hauteville.

Philip Grand d'Hauteville nous fait visiter le château

Depuis onze générations dès 1760, tout est resté dans la famille. Le baron, 77 ans, explique pourquoi cela prend fin, lui qui ne s’est jamais exprimé dans les médias à ce sujet: «Nous avons admis devoir nous séparer du château. Nous sommes frustrés qu’il ne passe pas en mains publiques. Prangins a été racheté par l’Etat il y a quarante ans, alors qu’ici c’est quand même plus beau! Patrimoine suisse a réagi. Ils faisaient leur métier et attaquaient le gouvernement. Mais aux critiques qui s’en prennent à nous, je réponds: «Donnez-nous les moyens pour continuer!» Ma belle-mère a versé l’argent dont elle a hérité à une fondation. Ma sœur, mon frère et moi avons reçu les biens mobiliers. Pour l’entretien du château, nous sommes endettés depuis la mort de notre père! En faire un hôtel? On ne peut pas créer assez de salles de bains, vu qu’il est classé Monument historique en note 1.» En automne, la section vaudoise de Patrimoine suisse avait alerté sur la dissémination de ce trésor d’intérêt national. Le Conseil d’Etat vaudois était resté inflexible: pas de rachat. Les politiciens locaux s’étaient fédérés en 2009 lorsque le château était candidat pour accueillir le futur Musée cantonal des beaux-arts. Depuis, rien. Pourtant, les élus étaient unanimes à vouloir faire quelque chose du lieu. De son extraordinaire parc de 27 hectares, avec vue sur le lac, et de son temple d’amour, situé en haut d’un promontoire entouré de vignes, comble du romantisme.

C’est là que Philip Grand d’Hauteville a vécu ses premiers émois. Sa famille s’installe en 1939 à Vevey, puis au château en 1948, au décès du grand-oncle Frederic-Sears II. «Mon grand-père Paul a continué à vivre au château de Villard, à 4 km. C’est donc son fils unique, mon père Wilfred, qui a emménagé à Hauteville.» En arrivant, le jeune Philip, 10 ans, s’accroche de tout son poids à une lanière de cuir pendant du toit. «C’était le tocsin…» Rires. «Avant l’internat, j’allais à l’école publique à Vevey en train. Nos parents nous ont toujours inculqué discrétion et modestie. J’ai été choqué de découvrir une photo du château dans un de mes manuels d’histoire.» Avec les amis, il jouait dans le domaine, dont «la castagne»: «Au bord de l’Oyonne, on se battait, catholiques et protestants.» A la maison, «chaque sou est compté: privés de rien, mais nous n’avons pas vécu dans l’abondance».

De la guerre à l’humanitaire
Une situation qui contraste avec les fastes anciens. Lorsque les aristocrates, fortunés, menaient grand train. Lorsque les chevaux de bois du carrousel servaient aux grandes fêtes populaires données dans le jardin et que l’orgue de Barbarie à caisse Empire faisait danser les invités. Le premier tiers du XIXe semble avoir été l’époque la plus brillante. Pour faire fructifier le domaine, on élevait des mérinos ou des vers à soie, produisait du sucre d’érable. Des comédies étaient données, par exemple devant le prince Alexandre de Prusse. L’impératrice Joséphine venait en visite en 1810. Une semaine entière de festivités, en 1811, lorsque les premiers Grand d’Hauteville, Daniel et Victoire, mariaient leur fille Aimée. Le fils de cette dernière, Gonzalve, fut moins chanceux. Marié à l’Américaine Ellen Sears, elle rentra dans sa patrie avec l’enfant, Frederic-Sears Ier. Une première: la cour confia la garde… à la mère! Impensable, à l’époque. «Cette affaire est connue dans la doctrine comme «D’Hauteville case». Un traumatisme qui a pesé sur la famille, et qu’on n’évoquait qu’à demi-mot, en chuchotant.»

Frederic-Sears Ier Grand d’Hauteville revint à Saint-Légier après la mort de son père. «Mon arrière-grand-père a dû être immensément fortuné.» C’est par lui qu’entre dans la famille une ascendance prestigieuse: lui-même héros de la guerre de Sécession, il épousa en 2e mariage la petite-fille du général Alexander Macomb, mythe national américain qui fut commandant en chef des armées des Etats-Unis. Dans les aïeux du général, on trouve le roi de France Henri IV!

«L’important: préserver l’histoire. Je perds les murs mais qu’en ferais-je? Organiser des bals? Cela ne m’intéresse pas, moi qui ai vécu sous des guitounes d’Arabes»

Philip Grand d’Hauteville s’est battu, lui, sur un autre terrain: il a mené une carrière au CICR. «Je n’étais pas un chevalier preux. J’ai vécu des situations dramatiques et périlleuses, mais aussi magnifiques.» Algérie, Irlande, Iran, Irak, etc. Puis directeur de la Croix-Rouge genevoise et secrétaire général de Pro Victimis. Sans doute a-t-il mis en œuvre la phrase ornant ses armoiries Fies per grandia grandis, «Deviens grand par de grandes choses». Philip Grand d’Hauteville insiste: «Nous avons déposé nos archives au Canton, donné les jeux et portraits. Actuellement, il ne se passe pas un mois sans que l’on me demande si une recherche peut être effectuée. C’est cela l’important: préserver l’histoire. Je perds les murs mais qu’en ferais-je? Organiser des bals? Cela ne m’intéresse pas, moi qui ai vécu sous des guitounes (ndlr: abris de fortune façon tentes) d’Arabes dans le désert. Ma petite villa sur La Côte me correspond mieux, avec mon épouse Tania.» Malgré tout, il avoue avec pudeur: «Je ne serai pas à la vente aux enchères. Le dernier coup de marteau sur Hauteville me fera quand même quelque chose.»

Créé: 28.08.2015, 15h41

Les trésors cachés du château d'Hauteville (Video: Pascal Wasmer)

Galerie photo

Vente aux enchères au Château d'Hauteville

Vente aux enchères au Château d'Hauteville Des objets appartenant à la famille seront cédés au plus offrant. Visite au milieu des trésors

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