«Si Dante avait vu ces mines, il aurait ajouté un chapitre à L'Enfer»

Les DiableretsDans une expo à voir ces jours aux Diablerets, Jean-Claude Wicky raconte la vie des mineurs boliviens en images. Interview.

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A tout juste 23 ans, Jean-Claude Wicky s'en va, sac au dos, arpenter le monde. Le jeune homme de Moutier ne devait partir que six mois; son périple durera cinq ans et demi, le menant notamment à l'entrée des mines de l'Altiplano bolivien.

Il y reviendra en 1984 puis à de très nombreuses reprises, armé de ses appareils photo pour tenter de témoigner des conditions de vie des mineurs.

Son exposition «Mineros, mineurs de Bolivie» n’en finit pas de faire le tour de l’Amérique latine. Une partie de ces images s’affiche actuellement au Festival du film des Diablerets. Et le documentaire qui retrace ces rencontres sera projeté lundi à 15h et vendredi à 17h30.

Pourquoi cette rencontre avec les mineurs boliviens a tant marqué votre travail?

En 1969, j’ai visité une mine de l’Altiplano. Ce que j’y ai vu m’a bouleversé. Ces galeries pas plus larges que des trous à rats, le manque d’oxygène, la nuit, le danger, la silicose. Si Dante les avaient visitées, il aurait ajouté un chapitre à son «Enfer». En ressortant, je me suis dit qu’un jour, je réaliserais un travail photo sur ces mineurs.

Ont-ils facilement accepté votre présence?

Il a fallu gagner leur confiance. Oublier certains mots - pitié, compassion - à la maison. A chaque fois que je revenais en Bolivie, je leur ramenais des tirages de mon séjour précédent. Mais ce n’est que lorsque l’on est descendu au plus profond de la mine, pour en ressortir plus sale encore qu’eux qu’on est vraiment accepté.

Vous dites vouloir capturer les conditions de vie de ces hommes…

Comment photographier l’obscurité? La solitude? Ce sentiment d’asphyxie? Je me suis vite rendu compte de la difficulté. Les deux premières années, en 1984 et 1985, je n’ai ramené aucune photo du sous-sol. Je ne savais pas comment faire. Je suis revenu avec une lampe halogène que j’ai tamisée. Avec ce matériel, j’ai pu glaner quelques bribes de lumière pour les ramener à la surface.

Comment les mineurs vivent-ils ce contact quotidien avec la mort?

Avec fatalisme. C’est le Tio, le diable, qui régit les mines. En entrant, ils lui offrent des feuilles de coca, des cigarettes, de l’alcool. Si un homme meurt, ils considèrent que c’est la mine qui réclame son dû. Ils disent qu’à l’endroit où s’est produit l’accident, une autre veine, plus riche, va être découverte. Ils ne savent jamais s’ils vont ressortir, mais ils sont fiers de faire ce travail.

Au fil de ces années, la mine a-t-elle emporté certains de vos amis?

Oui. Moi-même, j’ai frôlé la mort à plusieurs reprises. Un jour, je photographiais un front de taille. J’ai reculé sans apercevoir une cheminée de 50 m, derrière moi. J’ai basculé. Je me suis retrouvé suspendu comme un porc à l’échelle et au rocher. Le mineur qui m’a sorti de là s’appelle Gregorio Iriarte. Un an après, j’ai rencontré sa femme à La Paz. Elle m’a annoncé que Gregorio était mort. Il était dans une cheminée identique et un échelon a cédé.

Entre ces drames, il y a aussi des sourires. Un moment fort du film est celui où vous remettez votre livre à des mineurs…

Un d’eux m’a dit: «C’est un trésor que je vais apporter à mon fils, ce soir. Il pourra se rendre compte de ce que je vis sous la montagne.» J’ai offert mon livre aux écoles des centres miniers. Je veux que les enfants aient un témoignage du travail de leurs pères. En mai, j’ai rencontré le ministère bolivien de l’éducation. Ils veulent montrer mon film dans les classes. Les mineurs me disent que c’est un outil précieux: il leur permettra de revendiquer de meilleures conditions de travail. C’est un beau compliment. Une photo, un film ne changent pas tout. Mais c’est une brique que l’on apporte à l’édifice de l’information.

www.fifad.ch (24 heures)

Créé: 11.08.2014, 07h11

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