«Il faut rencontrer et humaniser ceux dont on a peur»

TerrorismeSurvivant de Breivik, Bjørn Ihler lutte contre la montée des extrémismes. Il est à Caux vendredi.

Bjørn Ihler (tout à gauche sur la photo) lutte contre l'extrémisme notamment en étant l'un des jeunes ambassadeurs de l'initiative Extremely Together, de la Fondation Kofi Annan (le Prix Nobel de la Paix et ancien secrétaire général des Nations Unies est au centre de la photo).

Bjørn Ihler (tout à gauche sur la photo) lutte contre l'extrémisme notamment en étant l'un des jeunes ambassadeurs de l'initiative Extremely Together, de la Fondation Kofi Annan (le Prix Nobel de la Paix et ancien secrétaire général des Nations Unies est au centre de la photo). Image: DR

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Il a cru que sa dernière heure était arrivée sur la petite île d’Utøya. Agé d’à peine 20 ans en cet été 2011, Bjørn Ihler a échappé à Anders Breivik, qui a tué 69 personnes sur l’îlot. Terré dans la forêt, Bjørn Ihler a ensuite rejoint la grève. Alors que les bateaux de sauvetage et les hélicoptères arrivaient, un policier s’est approché en rassurant les survivants… et s’est mis à leur tirer dessus! C’était Breivik. Ses balles ont frôlé Bjørn Ihler, qui s’était jeté à l’eau.

Le jeune homme, aujourd’hui âgé de 26 ans, parcourt désormais le monde pour lutter contre l’extrémisme, notamment comme ambassadeur pour Extremely Together, une initiative de la Fondation Kofi Annan. Interview avant sa conférence de vendredi, en ouverture du Caux Forum (ex-Rencontres de Caux)*.

Vous avez dit aux victimes des attentats de Manchester qu’il est possible de guérir. Avez-vous dépassé ce trauma?
Je ne souffre plus de stress post-traumatique. Pendant un certain temps après l’attaque, il semble que cela ne va jamais s’arrêter. Les médias et des professionnels de santé disaient qu’il nous serait impossible de retrouver une vie normale. Selon moi, c’est un mensonge qui a été très dommageable. Beaucoup se sont sentis encore plus traumatisés. Au contraire, il est important de savoir qu’on peut guérir, en prenant le trauma au sérieux et en suivant correctement les traitements.

Vous ne différenciez pas l’attaque d’un Breivik de celle d’un islamiste. Pourquoi?
Tous ont en commun la peur de la diversité et des façons de vivre différentes de la leur. Cette crainte les dirige tous. Réaliser cela est la clé pour les combattre vraiment.

Breivik vous a attaqués lors d’un camp politique. A Paris ou à Manchester, les jeunes assistaient à un concert…
A Utøya, la plupart, moi inclus, n’avaient pas l’intention de devenir des politiciens. Seulement de profiter de l’été, de flirter, de jouer au foot. Comme à Paris ou à Manchester, l’attaque visait la liberté et l’esprit de la jeunesse, car rien n’effraie davantage les terroristes que des jeunes célébrant la vie. En ce sens, le camp d’été norvégien ne fait pas exception.

N’est-ce pas risqué de ne pas distinguer les extrémismes?
C’est un problème global pour tous les pays du monde. Il y a eu récemment trois attaques au Mali. Aux Philippines aussi, probablement l’endroit où Daech est le plus fort (ndlr: et veut instaurer un califat), alors que son emprise diminue en Irak. En Birmanie, la minorité musulmane est persécutée par des bouddhistes, qu’on a tendance à considérer comme pacifistes. Mais la réalité est que les extrémistes existent dans toutes les communautés! Pour l’heure, nous échouons à considérer les attaques d’extrême droite comme des attentats terroristes. Or, peu avant Londres, un néonazi en Suède a percuté un bureau d’immigration avec sa voiture arborant des croix gammées. En février, trois bombes avaient été cachées dans un centre pour réfugiés. Il faut aussi traiter ces actes comme du terrorisme, tant dans l’opinion publique que dans les médias ou les tribunaux.

Quelles mesures préconisez-vous contre ces horreurs?
Mon concept-clé est d’encourager les gens à aller prendre le thé avec leurs voisins. Chacun doit rendre son environnement plus pacifique en se connectant avec les autres. J’ai lancé un appel lors de la conférence TED de Bratislava: que les gens soient courageux et aillent à la rencontre de ceux dont ils ont peur, pour les humaniser. Les initiatives du type des cafés avec les migrants (comme à Genève) permettent de se rencontrer par-delà les barrières et de se voir mutuellement comme des personnes. Il faut parler avec ceux avec lesquels on n’est pas d’accord. Ce qui unit les anciens extrémistes avec lesquels j’ai dialogué est ce moment-clé où quelqu’un les a entendus et vus comme des êtres humains. C’est central dans la déradicalisation.

La société attend des actes plus concrets que boire le thé!
Les changements viendront d’eux-mêmes lorsque nous nous comprendrons mieux les uns les autres. On peut instruire les gens avec les médias ou la politique. Mais les réels changements des esprits et des croyances passent par les sentiments que les gens ressentent. Chacun doit revendiquer son identité positive et forte. Etre plus à l’aise avec elle et accepter qu’elle cohabite avec d’autres valeurs venant d’autres cultures et religions. Les individus peuvent se rencontrer quelque part au milieu. Mais le reste du temps, cela ne doit pas nous déranger si nous ne partageons pas les mêmes points de vue. Nous sommes différents, ne serait-ce que par l’éducation que nous avons reçue. Il faut apprendre à vivre avec ces différences, sans les considérer comme des menaces existentielles et sans imposer nos valeurs. On ne peut pas s’opposer aux extrémistes en utilisant leurs moyens: il faut au contraire brandir la vraie liberté en exemple.

Kofi Annan pense que votre génération va faire mieux que la sienne. Qu’en dites-vous?
Je le pense, car nous communiquons mieux. Nous avons déjà l’habitude de vivre dans un monde plus divers et d’intégrer des communautés variées, notamment avec les réseaux sociaux. Nous sommes sur le bon chemin.

Dans notre pays, la menace terroriste est depuis plusieurs mois considérée comme élevée. Mais une étude de l’EPFZ (menée en janvier) révèle que 93% des Suisses se sentent en sécurité chez eux. Sommes-nous naïfs, comme les Norvégiens en 2011?
Nous le sommes tous, alors que nous savons qu’il y a des attaques partout. Nous devons être préparés et faire tout ce qui est en notre pouvoir pour les prévenir. Mais rendre les gens craintifs en qualifiant la menace d’élevée n’aide pas à combattre le terrorisme.

Cela crée un climat suspicieux avant les grands festivals…
Il faut prendre très au sérieux la sécurité des grands événements, indépendamment du risque terroriste. Il y a eu plus de blessés à Turin, piétinés lors de la retransmission de la finale de la Champions League, que lors des derniers attentats à Londres.

Vous pensiez important d’entendre au procès ce que Breivik avait à dire. Pourquoi?
Pour saisir comment quelqu’un qui a grandi en Norvège est devenu si violent et haineux. Pour voir que tout terroriste n’est pas un monstre, mais un être humain, avec un chemin qui l’a mené là. Pour comprendre comment Breivik est devenu Breivik.

L’avez-vous compris?
Personne ne le peut entièrement, pas même Breivik lui-même. Les personnes en charge de le réinsérer en savent peut-être davantage. (24 heures)

Créé: 29.06.2017, 07h28

Infos

Ouverture officielle du Caux Forum, vendredi à 14 h: montée des extrémismes avec Bjørn Ihler, Kate Gilmore (haut-commissaire adjointe de l’ONU aux droits de l’homme) et Hasan Hawar, réfugié syrien.

Bjørn Ihler a survécu à Breivik. Il se dédie à la lutte contre l'extrémisme. (Image: DR)

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