Le ferronnier de Chexbres est célèbre, mais le cache

PortraitJovial et bourru, Philippe Naegele est un artisan hors du commun, dont les réalisations enrichissent des lieux prestigieux.

Philippe Naegele, représentant de la quatrième et dernière génération de ferronniers d’art.

Philippe Naegele, représentant de la quatrième et dernière génération de ferronniers d’art. Image: LEO DUPERREX

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«Ne me demandez pas de sourire, parce qu’on ne sourit pas quand on martèle!» lance-t-il d’emblée à notre photographe. Au cœur de Chexbres, dans la forge ancestrale, le ton est donné. On ne badine pas avec la concentration qu’exige le travail de ferronnier, mais en revanche, à la pause, refuser un verre de Calamin serait un crime de lèse-Lavaux. Un verre à la main, Philippe Naegele, imposant et pince-sans-rire, provoque et flatte le visiteur, s’amuse de son émerveillement et décrit avec une indifférence feinte les œuvres d’art – enseignes, potences, balustrades, girouettes – qui sortiront de son atelier.

Dans un coin, en pleine restauration, l’enseigne de l’Auberge du Raisin, à Cully, à laquelle Jean-Jacques Gauer, ancien directeur du Lausanne-Palace, redonne chaleureusement son lustre. Plus loin, posé sur l’établi, le dessin compliqué d’un portail dont les épis de blé voulus par le client donnent à l’artisan passablement de fil à retordre. Au milieu de l’atelier, le feu crépite, entouré de deux enclumes plus que centenaires, de marteaux-pilons dont le plus ancien date de 1899 et d’une multitude de pinces de forge. Depuis 1906, quatre générations de Naegele se sont succédé à Chexbres, dans les mêmes locaux, mais il y a fort à parier que Philippe, hélas, sera le dernier.

De Chexbres à Londres

Il ne semble pas s’en émouvoir, comme quand il raconte avec détachement, au détour de la conversation, l’étonnante visite d’un passant au début des années 2000. «Une personne s’arrête devant la forge, regarde à travers la vitre, entre et me demande si je parle anglais, se souvient-il. Je lui réponds que je l’ai appris lors d’un séjour en Nouvelle-Zélande. Il me dit alors qu’il est l’intendant de l’abbaye de Westminster et s’enquiert de mes disponibilités. C’est ainsi que j’ai réalisé les dix nouveaux chandeliers monumentaux de l’abbaye, hauts de 2,50 m.»

Dur au mal mais modeste – «dans ce métier où l’on apprend tous les jours, même à mon âge, il faut avoir le caractère plus résistant que le métal» –, il attribue sa dernière commande internationale à «un simple coup de bol». «On n’en a pas parlé, mais je suis persuadé que le prince Robert de Luxembourg a découvert ma forge en surfant sur Internet, pense-t-il. Mécontent d’une balustrade installée dans son hôtel particulier, il cherchait sans doute un autre artisan.»

Coup de bol ou pas, Philippe Naegele vient donc de réaliser l’enseigne de La Cave du Château (photo ci-dessus), désormais fixée à l’entrée du Restau­rant Le Clarence, inauguré en décembre 2015 à Paris. Confié à Christophe Pelé, passé par Lasser­re et Pierre Gagnaire, l’établissement est lové dans un hôtel particulier de l’avenue Frank­lin-Roosevelt, rénové en quatre ans par une centaine d’artisans. Acheté par le prince Robert de Luxembourg, dont l’arrière-grand-père, le financier new-yorkais Clarence Dillon, s’était porté acquéreur du Château Haut-Brion en 1935, l’hôtel Dillon abrite dés­ormais dans ses caves une époustouflante collection de vins.

«Appelez-moi Monsieur»

Depuis 2008, le prince de Luxembourg, personnage discret du gotha européen, est le président du domaine Clarence Dillon qui, à côté du Château Haut-Brion, premier cru classé en 1855, possède notamment le Château La Mission Haut-Brion. Si La Cave du Château est destinée à représenter les nectars de la maison bordelaise dans la capitale française, le domaine produit également l’appellation Clarendelle qui, depuis sa derniè­re édition, est la partenaire exclusive en vins étrangers du Montreux Jazz Festival.

«Le prince est venu trois fois à Chexbres. C’est une personne exquise, curieuse de tout et d’une grande simplicité, souligne Philippe Naegele. Lors de sa première visite, j’ai discrètement demandé à sa secrétaire comment je devais m’adresser à lui. Il m’a entendu et m’a lancé: «Appelez-moi Monsieur, ça ira très bien!» J’étais soulagé: «Monseigneur», j’aurais eu de la peine…»

«Je suis riche de ce que j’aime»

N’allez néanmoins pas croire que le succès est monté à la tête de Philippe Naegele. «Mon tarif horaire est toujours de 100 francs et je me demande même si, pour le prince, ce n’était pas un peu moins, rigole-t-il. Je suis riche de ce que j’aime, et ce qui m’a fait plaisir, ce sont bien sûr les trois bouteilles de Haut-Brion reçues à Noël, mais aussi celles de Dézaley bues dans la forge quand le prince est venu me rendre visite avec le maître de chai du Château.»

Créé: 22.09.2016, 18h07

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