«Avant de les fusiller, les nazis ont mis du temps»

ChablaisDétruit par les Allemands le 23 juillet 1944, Saint-Gingolph commémorera, dimanche, le drame et la solidarité des Suisses. Alors soldat à la frontière, un Montreusien raconte.

De son balcon au bord du Léman, à Clarens, lorsqu’il voit Saint-Gingolph en face, Pierre Habersaat (96 ans) ne parvient pas à oublier les tragiques événements du 23 juillet 1944.

De son balcon au bord du Léman, à Clarens, lorsqu’il voit Saint-Gingolph en face, Pierre Habersaat (96 ans) ne parvient pas à oublier les tragiques événements du 23 juillet 1944. Image: Dominic Favre

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«Je me souviens de ces personnes qui attendaient la mort. Une vision terrible.» De son balcon au bord du Léman, à Clarens, lorsqu’il voit Saint-Gingolph (VS), Pierre Habersaat (96 ans) ne parvient pas à oublier. En 1944, il était en service militaire dans le village franco-suisse lors de la tragédie du 23 juillet, sous les ordres du colonel-brigadier Julius Schwarz, commandant de la brigade d’infanterie 10 et gratifié plus tard du titre de «protecteur de Saint-Gingolph» par les Français ayant vécu le drame.

Les Gingolais s’en souviendront dimanche lors d’une commémoration placée cette année sous le signe de la solidarité vaudoise d’alors (lire l'encadré). Le 23 juillet 1944, la partie française du bourg avait été réduite en cendres par les Waffen SS, en représailles à l’attaque menée la veille par des résistants. Six civils furent passés par les armes, alors que 313 habitants purent trouver refuge en Suisse, la frontière ayant été ouverte grâce à la bienveillance de ses gardes helvétiques, contre l’avis de Berne.

Soldat au sein de la compagnie 2/201 en faction à la frontière les samedi 22 et dimanche 23 juillet 1944, et désormais dernier survivant de l’amicale qui en émane, Pierre Habersaat était alors au cœur des événements du haut de ses 22 ans avec sa mitraillette. Le samedi, il a vu une attaque désordonnée lancée par trois jeunes résistants, suivie de la réaction de la garnison allemande, qui lui fera perdre dix de ses hommes, blessera plusieurs civils et tuera deux Francs-tireurs et partisans (FTP).

Le dimanche de l’horreur
Mais c’est le dimanche qui reste le plus fortement gravé dans la mémoire de cet ancien élu montreusien et député vaudois: «Des camions sont arrivés, d’Annemasse nous disait-on. Après avoir bouté le feu au village au lance-flammes, les SS ont pris huit otages au hasard et les ont emmenés au poste de douane français. Dans un premier temps, ils en ont ensuite ressorti quatre sur le pont de la Morge, qui relie les deux parties du village, puis deux autres, dont l’abbé du village, un homme sympathique que nous connaissions bien, pour les fusiller. Les SS ont mis du temps avant de les passer par les armes. D’après mes souvenirs, ils ne leur ont même pas mis des bandeaux sur les yeux.»

Alors que le feu menace de se propager à tout le village, Pierre Habersaat se souvient encore d’avoir vu le colonel-brigadier Julius Schwarz couvert par une mitrailleuse s’adresser à un officier SS sur le pont de la frontière. «Je ne sais pas ce qu’il lui a dit», regrette le nonagénaire.

Mais la teneur du dialogue entre les deux militaires figure dans les livres d’histoire: Julius Schwarz a intimé l’ordre aux Allemands de cesser les fusillades. Il leur a fait observer que l’église menacée d’incendie, avec les femmes et les enfants à l’intérieur, appartenait à la paroisse entière de Saint-Gingolph. Et qu’au cas où ils s’en prendraient à elle, il la défendrait «manu militari». Le coup de bluff a réussi, évitant un deuxième Oradour-sur-Glane – village français incendié par les Allemands le 10 juin 1944 et où 642 habitants périrent –, selon certains historiens. «Nous devons tout à la Suisse», aime à répéter Géraldine Pflieger, maire de Saint-Gingolph France.

Craignant que l’incendie ne se propage à la partie suisse de Saint-Gingolph, Julius Schwarz et André Chaperon, président de Saint-Gingolph Suisse, ont ordonné aux pompiers de Villeneuve, d’Aigle, de Monthey (VS) et du Bouveret (VS) de venir en renfort. «Mais, avec la présence des SS en territoire français, leur action est restée limitée», glisse Pierre Habersaat. Effectivement, pour des questions de neutralité, les hommes du feu ont dû placer leurs lances à eau sur le toit de la douane suisse pour arroser le sol français.

Mais, dès le départ des SS, la situation s’est un peu détendue et a donné lieu a des actes courageux. A l’exemple de celui du capitaine Hartmann. Cet Allemand, qui n’était pas un SS, avait pris l’initiative, contre les ordres, de traverser la frontière et de s’emparer d’une lance, avant de revenir sur le sol occupé pour arroser avec l’aide de ses hommes l’église menacée. Ce qui lui a valu d’être acquitté ultérieurement lors du procès qu’ouvrira la Cour de Lyon. Avant de partir, les SS auront incendié au total près de huitante bâtiments de Saint-Gingolph.

Reste «la haine»
«Après ces événements terrifiants, le sentiment principal que je garde aujourd’hui est de la haine pour ces SS, débarquant de leurs camions ou de leurs side-cars et détruisant tout ce qu’ils pouvaient sur leur passage, lâche Pierre Habersaat. Je souhaite vivement que de tels événements ne se reproduisent plus.»

Dimanche, Saint-Gingolph commémorera cette tragédie (à 19h) au monument des fusillés, tués alors que la Seconde Guerre mondiale prenait fin.

Et, dans deux semaines, le village fêtera le 1er Août, après avoir célébré le 14 Juillet, histoire de faire voler en éclats, une fois encore, sa frontière. Et de se proclamer indivisible. (24 heures)

Créé: 20.07.2017, 06h32

L’élan de solidarité des Vaudois

«La tragédie de Saint-Gingolph a très fortement marqué les esprits sur la Riviera, explique Nicole Meystre-Schaeren, archiviste de Montreux. Et L’élan de solidarité des Vaudois a duré longtemps, durant plusieurs semaines.» A Montreux, où la plupart des réfugiés gingolais ont été hébergés, au centre d’accueil et à l’Hôtel Belmont entre autres, même ceux qui n’ont pas vécu ce drame en ont eu connaissance. «Mon grand-père, policier de l’ancienne Commune du Châtelard, me la raconté», confie Laurent Wehrli, syndic. «Moi, c’est mon grand-père pompier», ajoute François Grand, ancien chef du feu de Montreux. «Et moi, j’ai vu l’incendie en sortant du ciné», relève Pierre Manzini. Le Journal de Montreux, en collaboration avec les quotidiens lausannois, dont la Feuille d’Avis de Lausanne, ancêtre de 24 heures, avait lancé à l’époque une souscription «Pour Saint-Gingolph», à laquelle nombre de Vaudois avaient pris part, du don de 5 francs de la ménagère à celui plus important du Conseil d’Etat vaudois (1000 francs). «Cette seule souscription avait rapporté 12'461 francs», relève Nicole Meystre-Schaeren. D’autres Vaudois sont aussi allés aider les Gingolais sur place.

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