La grande châsse de saint Maurice révèle ses premiers secrets

ChablaisLa restauration du reliquaire contenant les restes du martyr agaunois a débuté. Elle durera trois ans.

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Chaque 22 septembre, jour de la Saint-Maurice, elle figure au centre de la procession des fidèles, dans le bourg chablaisien. En Agaune, la grande châsse contenant les restes de saint Maurice est un objet de vénération. En conséquence, elle a tendance à vieillir. «L’une des particularités du trésor de l’Abbaye de Saint-Maurice est qu’il est «vivant». On sort ces reliquaires à la Saint-Maurice, on les manipule. Elles sont exposées aux chocs», relate Pierre Alain Mariaux, professeur d’histoire de l’art médiéval à l’Université de Neuchâtel et conservateur «ad interim et bénévole» du trésor de l’Abbaye.

«Patés» d'étain

L’argent terni des faces du reliquaire atteste de cette vie. Les réparations plus ou moins gracieuses qu’il a subies également. Sur les reliefs, des «pâtés» d’étain témoignent de soudures passées: au fil des siècles, la Vierge qui orne le pignon (la face étroite du coffre) a ainsi été amputée de sa main; sur l’une des faces, un apôtre semble aussi avoir été décapité. «Ces interventions sont lourdes, mais sans elles ces éléments ne nous seraient sans doute pas parvenus», estime Denise Witschard, conservatrice-restauratrice en charge de l’atelier, sis dans les murs de l’abbaye.

Démarrée au début de l’année (après un nettoyage destiné à la présenter au Louvre à la veille du 1500e de l’Abbaye de Saint-Maurice en 2014) et censée durer trois ans, la restauration de la grande châsse de saint Maurice vise donc à rendre son lustre à l’objet. Mais pas seulement. «Ces travaux sont aussi l’occasion de mieux comprendre la fabrication de cette châsse, et notamment l’année de sa création», souligne Pierre Alain Mariaux.

Le travail a commencé par la «dépose» du pignon à la Vierge. Un véritable ouvrage de patience: il a nécessité d’ôter plus de 200 clous, replacés méticuleusement sur une photographie à l’échelle 1:1 de ce pignon. «On s’assure ainsi que chaque clou retrouvera «son» trou lorsqu’on remontera le pignon, explique Denise Witschard. Au total, on estime que la châsse compte plus de mille clous.»

Derrière ce relief, les restaurateurs ont découvert une «âme» (le coffre contenant les reliques) en mélèze. «Alors que beaucoup de châsses sont faites en chêne», précise Pierre Alain Mariaux. Un œil entraîné permet de tirer une première conclusion du panneau de bois: «Il n’y a pas d’autre rangée de clous. Cela signifie que c’est la première fois que l’on dépose ce pignon», indique la responsable de l’atelier.

Recouper les indices

«En recoupant les premiers éléments que nous avons découverts, nous parvenons à dater plus précisément ce reliquaire», explique Pierre Alain Mariaux. Lequel estime qu’il aurait été assemblé en une seule campagne, vers 1225-1230. «Certaines hypothèses évoquent une construction au XVIe siècle. Nous sommes en mesure de les réfuter. Le programme iconographique des faces ressemble à ce qui se faisait au début du XIIIe siècle. Or, cela correspond à une période particulière pour l’abbaye. Maurice devient le patron du Saint Empire et son culte se déplace à Magdebourg. A Saint-Maurice, on réagit en ressortant les ossements des martyrs pour les exposer sur l’autel. Mais pour ce faire, il faut un contenant.»

«Plusieurs parties sont des pièces rapportées, comme le pignon montrant le Christ, qui était sans doute un retable (ndlr: une œuvre ornant l’avant de l’autel) avant d’être intégré à la châsse, décrit encore Denise Witschard. Ce reliquaire a été créé avec ingéniosité et un grand sens de l’économie. Rien n’est perdu dans cet objet.» Encore un indice qui conforte les historiens dans leur hypothèse: «Au début du XIIIe siècle, l’abbaye connaît des difficultés financières, précise Pierre Alain Mariaux. L’argent est un métal rare à cette période.»

Travail en suffisance

La grande châsse de saint Maurice fait partie d’un ensemble de trois grands reliquaires présents dans le trésor de l’Abbaye. La châsse de saint Sigismond a déjà bénéficié d’une restauration menée par Denise Witschard en 2002. La responsable devrait prendre sa retraite et laisser sa place à Romain Jeanneret, qui collabore déjà étroitement avec elle. Le travail ne devrait pas lui manquer: «Nous avons bon espoir de pouvoir enchaîner, dans trois ans, avec la 3e châsse, celle de l’abbé Nantelme, estime Pierre Alain Mariaux. Le travail que nous effectuons ici nous donne des indications sur cette châsse mais également sur la prochaine.»


Visitez le site dédié à la restauration de la grande châsse de saint Maurice.

Créé: 26.07.2017, 07h59

«Un moment émouvant»

Peu d'abbés auront eu l'occasion de poser l’œil sur les reliques de saint Maurice. «Une première «visite» (ouverture) de la grande châsse a eu lieu au XVIIe siècle, à l'occasion de la venue de l'évêque Adrien II de Riedmatten, signale Pierre Alain Mariaux. On en fait alors un descriptif précis: on sait que le reliquaire contient des frangments d'ossements emballés dans un velours vert et que l'on rassemble de la poussière dans un pyxide.»

Ces derniers mois, une nouvelle visite a eu lieu, avec une ouverture officielle en présence notamment de l'abbé de Saint-Maurice, Jean Scarcella. Un endoscope a permis de confirmer la description faite quatre siècle plus tôt. «Un moment émouvant, décrit Olivier Roduit, procureur de l'Abbaye. Mais la dépose du pignon à la Vierge l'a été plus encore. C'était le «vrai» démarrage de ces travaux de restauration.»

Pour Olivier Roduit, «on doit apporter ce soin à cet objet. Il va retrouver son éclat.» C'est pour cette raison que l'atelier de restauration créé en vue de l'exposition de 2014 au Louvre a été maintenu en activité dans les murs du monnastère. «Après les célébrations du 1500e, nous avons dû faire un choix. Il aurait été dommage de perdre ce savoir de pointe. Nous avons donc fait le pari de le maintenir.»

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