«La justice est plutôt bien rendue en Suisse»

VaudÀ l’heure de la retraite, le procureur Hervé Nicod se penche sur plus de trente ans de carrière.

«Ce métier pousse à être éveillé, informé, curieux tout le temps.»

«Ce métier pousse à être éveillé, informé, curieux tout le temps.» Image: Odile Meylan

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À la fin du mois, le procureur Hervé Nicod rangera robe et épitoge dans l’armoire aux souvenirs, après trente-six ans passés au Ministère public du canton de Vaud. Le magistrat, d’abord substitut du procureur, puis juge d’instruction, a eu son lot d’affaires retentissantes, dramatiques, compliquées, inédites... Il a pour exemples instruit les dossiers du meurtre de l’octogénaire de Villeneuve, de celui de Nono, le jeune Capverdien de 26 ans poignardé en 2004 à Vevey, de deux cadavres retrouvés dans la propriété de Charlie Chaplin — «Une véritable tragédie humaine qui avait fait la une en Norvège» —, de la disparition tragique de Partho Leuba, de l’affaire de la Valaisanne scalpée par un molosse ou encore du combat du leader altermondialiste José Bové contre Nestlé. Le futur retraité pose dans son bureau veveysan son regard notamment sur l’évolution de la justice en Suisse.

Vous avez opté pour le rôle d’accusateur public plutôt que pour celui d’avocat ou de président de tribunal. Pourquoi?
L’idée de devenir avocat m’a effleuré après l’obtention de ma licence en droit. J’avais même commencé à rédiger une thèse. Mais en 1984, j’ai fait mon entrée au Ministère public à Lausanne. J’avais à soutenir l’accusation devant les tribunaux. Et j’ai trouvé cela passionnant. J’avais trouvé ma voie.

En quoi est-ce passionnant de mener des enquêtes, instruire des dossiers?
Ce qui fait l’intérêt de ce métier, à forte responsabilité, c’est la variété des cas et l’absence générale de spécialisation. Cela pousse à être éveillé, informé, curieux tout le temps. Les recherches sont intéressantes. On est tout le temps en train de prendre des décisions, de trancher. Tous les jours.

On dit parfois que la justice avance trop lentement. Votre avis sur la question?
On pourrait gagner en efficacité si nous étions plus nombreux. Mais je peux affirmer que nous effectuons des prodiges pour ne pas laisser traîner les affaires et les juger – les statistiques en attestent – dans des délais raisonnables.

Vous est-il arrivé de sortir de vos gonds devant certaines infractions crasses?
Je conserve toujours un ton courtois et urbain, quelle que soit la gravité des faits. Face à une personne qui doit s’expliquer, il faut créer un climat propice à la discussion. Il ne sert à rien de taper du poing sur la table ou de crier, cela n’aide pas à la compréhension. On ne fait certes pas «ami-ami» avec un accusé, mais il faut garder à l’esprit, et je le revendique toujours, que le Ministère public représente l’État, l’intérêt public et l’application de la loi.

Avez-vous été victime de menaces de la part de prévenus ou de condamnés?
Non, jamais. Des tentatives d’intimidation, parfois. Comme par «Appel au peuple» qui distribuait des bons et mauvais points aux magistrats vaudois.

Comment a évolué votre métier en trente ans?
On a clairement plus d’affaires à traiter. Nous sommes sept ici dans l’arrondissement de l’Est vaudois, avec chacun entre 150 et 200 dossiers en permanence en cours d’instruction. Les domaines sont plus complexes avec de nouvelles activités délictueuses qui ne s’arrêtent pas à nos frontières, comme les escroqueries via internet. Ce type de recherche prend plus de temps et alourdi la tâche. Les règles sont plus exigeantes notamment depuis l’introduction des nouvelles procédures civiles et pénales en Suisse en 2011. L’instruction est aussi plus longue. Il faut savoir jongler. Point positif, nous travaillons toujours en totale indépendance. Notre pays est béni pour ça.

«Je conserve toujours un ton courtois et urbain, quelle que soit la gravité des faits. Face à une personne qui doit s’expliquer, il faut créer un climat propice à la discussion.»

Qu’est-ce qui a changé depuis 2011?
L’avocat ne participait pas par exemple aux auditions, le juge était seul dans son bureau avec le prévenu. Aujourd’hui, la défense y est représentée. Je considère cette présence importante dans l’intérêt du justiciable car elle donne plus de garanties, même si je reste convaincu que le juge d’instruction vaudois d’avant-2011 était déjà très soucieux des droits des parties, en particulier du prévenu. Depuis 2011, les fonctions de juge, qui instruisait le dossier, et de procureur, qui le défendait devant le tribunal, ont été réunies en une seule. Ce qui permet de traiter les dossiers de A à Z, avec plus de cohérence et d’unité et de les défendre au tribunal. L’activité est passionnante, et c’est une nette plus-value que la même personne plaide devant un tribunal une cause qu’elle a déjà instruite.

Comment considérez-vous la disposition, plutôt décriée dans l’opinion, qui priorise le jour-amende sur la courte peine de prison?
Dans beaucoup de cas, c’est plutôt une bonne chose. Mais pour autant qu’une peine privative de liberté puisse à nouveau être prononcée en premier lieu dans certains cas, pour des motifs de dissuasion notamment, comme c’est à nouveau le cas actuellement.

Vous avez eu votre part d’affaires pesantes et dramatiques…
Je ne peux pas me plaindre.

Mais aussi des dossiers cocasses...
Oui. J’ai entendu dans ce bureau pas mal de Pieds nickelés, comme des cambrioleurs à la petite semaine qui avaient oublié de l’argent la première fois et sont donc revenus le chercher... Je me souviens précisément d’un truand du milieu français, pris avec des explosifs, qui affirmait qu’il comptait les utiliser dans le champ d’un copain agriculteur. Mais aussi de l’envoi répété d’excréments par une personne aux justices de paix d’Aigle et de Vevey, ainsi qu’aux services sociaux de Montreux. La nature humaine est sans limites. On est toujours surpris de ce qu’on peut découvrir. Et de constater qu’on vit dans un monde toujours plus violent, a contrario de moins en moins tolérant.

Des cas vous ont-ils ému, bouleversé, remis en question, au point de vous faire changer de voie?
Certes, de nombreux dossiers m’ont préoccupé et travaillé. Toutefois pas au point d’en perdre le sommeil. Il est important de savoir faire la part des choses, et surtout d’avoir un exutoire, un moyen de se ressourcer. Pour moi, c’est la littérature, la photo, le bricolage. Je crois n’avoir jamais fait d’une enquête une affaire personnelle ni nourri de remords. C’est le secret pour pouvoir durer dans ce métier.

L’heure de la retraite ayant sonné, quel regard portez-vous aujourd’hui sur la justice suisse? Trop permissive? Trop sévère?
Elle me semble équilibrée et bienveillante. Après plus de 30ans d’expérience, il m’apparaît que la justice est généralement bien rendue en Suisse.

Créé: 27.01.2020, 17h03

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