La famille expulsée de Leysin en avril est de retour et interpelle les autorités

MigrationRevenus de Géorgie, les Davrishyan sollicitent une autorisation de séjour pour «motifs d’ une extrême gravité» auprès du Service de la population

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Le casque autour de sa tête, avec un élément fiché dans sa bouche qui l’étouffe (elle souffre d’asthme), ses bras et ses jambes ligotés, l’humiliation d’être transférée en chaise roulante jusque dans l’avion, ses enfants qui la regardent à distance, terrorisés, et qu’elle ne peut pas consoler. Les policiers qui disent: «On ne fait qu’obéir aux ordres.» Le Service de la population (SPOP) qui dit: «On applique les décisions de Berne.» Le conseiller d’État Philippe Leuba qui dit, dans une récente interview: «Le Canton de Vaud a une approche humanitaire de l’asile, notamment vis-à-vis des enfants.»

Après avoir été expulsée de force vers la Géorgie le 16 avril, Marina Davrishyan est de retour avec sa famille en Suisse, où elle vivait depuis huit ans et où sont nés ses trois enfants. Malgré le traumatisme du renvoi dont elle nous a fait le récit, elle et son mari, Erik, ont décidé de revenir à Leysin en compagnie d’Alexander (7 ans), Emily (5 ans) et Miron (3 ans), ainsi que des parents d’Erik, Fedya et Nino. À noter que la famille, déboutée, n’était pas interdite de territoire.

Demande envoyée au SPOP

Dans un document de 150 pages comprenant une soixantaine de pièces et adressé le 16 août au SPOP, leur avocat requiert la régularisation de leur statut en Suisse et sollicite l’octroi d’une autorisation de séjour pour cas individuel d’extrême gravité. L’expulsion de la famille, dont plusieurs membres souffrent d’importants problèmes de santé, avait suscité une vague d’indignation ce printemps à Leysin, dans l’opinion publique ainsi qu’auprès de nombreux députés. Une pétition forte de quelque 1500 signatures est aujourd’hui entre les mains du Grand Conseil.

Dans la station des Préalpes, la famille loge pour l’heure dans le modeste appartement d’Alexandr, le frère d’Erik, qui a quitté la Géorgie en 2005 et dont les deux filles aînées ont désormais acquis la nationalité suisse. Après être restés discrets dans un premier temps, ils se sont rendus à la Commune pour se faire enregistrer – ce qu’elle a refusé pour l’heure. Assis sur le canapé du salon, Erik et Marina font de leur mieux pour répondre aux questions, mais on les sent lessivés, harassés et rongés d’angoisse. «Huit ans en Suisse, eto ne shutka (ce n’est pas une plaisanterie)», souffle en russe Erik, qui a par ailleurs un bon niveau de français.

Ils ne parlent pas géorgien

Ni lui ni sa femme ne parlent le géorgien, assurent-ils: outre la langue de Pouchkine, qu’ils utilisent entre eux, ils communiquent avec les enfants en kurmanji, le dialecte kurde parlé par la minorité yézidie. Sur ses deux bras, Erik porte les cicatrices du renvoi du 16 avril: désespéré à l’idée de partir, il s’était alors automutilé devant sa famille. Mal soignées, ses blessures se seraient infectées à son arrivée en Géorgie. Son bras droit n’a pas encore retrouvé sa sensibilité, explique-t-il.

S’ils sont revenus en Suisse, c’est parce que la vie n’était pas possible pour les Davrishyan dans leur pays d’origine. À Tbilissi, où personne ne les attendait, ils ont été débarqués avec quelques centaines d’euros en guise d’aide au retour. Durant des mois, ils se sont terrés dans l’appartement d’une connaissance du frère d’Erik, après de longues démarches effectuées par ce dernier pour leur trouver un foyer en urgence. Un article publié en juin dans l’hebdomadaire «L’Illustré», qui s’est rendu sur place, témoigne de leur quotidien. Lorsqu’on demande à Erik et à Marina ce qu’ils faisaient de leurs journées là-bas, ils ne savent pas quoi répondre. Impossible de dormir, l’état de choc, la boule au ventre en permanence. «Je n’arrivais pas à trouver ma place. Je voulais disparaître», raconte Erik.

Un rapport signé par un médecin de la Fondation de Nant, à Aigle, en février 2019, relève que l’homme souffre de «symptôme de la lignée anxiodépressive» avec «symptômes psychotiques» et «risque suicidaire élevé qui a nécessité plusieurs hospitalisations d’urgence en milieu psychiatrique». Quant à Marina, son état de santé était assez bon jusqu’à l’évocation en début d’année d’un retour de son fils malade au pays, relèvent les médecins. Elle a, depuis, tenté de mettre fin à ses jours.

À Tbilissi, Alexander, 7 ans, atteint d’un trouble du spectre autistique ainsi que d’un grave trouble du développement et du langage diagnostiqué par des médecins vaudois, «ne voulait manger plus que du pain et criait souvent, explique son père. Il sortait parfois dans le parc devant la maison. Mais les autres enfants se moquaient de lui.» À la demande qu’il a fait parvenir au Service de la population, l’avocat des Davrishyan a notamment joint cinq lettres de refus de centres médicaux géorgiens. Ces derniers affirment qu’ils ne peuvent pas prendre en charge Alexander parce qu’il ne parle ni russe, ni anglais, ni géorgien. Selon un rapport médical adressé en février 2019 au SPOP par une médecin adjointe de la Fondation de Nant, Alexander court «un grave risque de décompensation» s’il ne bénéficie pas d’un suivi adéquat.

D’après les docteurs, son grand-père Fedya, renvoyé en avril et de retour en Suisse aujourd’hui avec le reste de la famille, est également gravement atteint dans sa santé. Âgé de 66 ans, il a été victime d’un infarctus et souffre d’une possible démence. Au quotidien, il dépend de l’aide de son fils Alexandr, le frère d’Erik, qui vit et travaille en Suisse depuis longtemps. En 2009, le grand-père avait obtenu un permis F (admission provisoire) qui lui avait été ensuite retiré.

La famille a toujours affirmé avoir fui la Géorgie en 2011 parce qu’elle était menacée de représailles suite au mariage d’Alexandr avec une femme issue d’une autre caste – une pratique interdite chez les Yézidis, et qui avait poussé dans un premier temps Alexandr et son épouse à l’exil. Erik explique avoir été incarcéré suite à de fausses accusations en lien avec ces événements. «En prison, ils m’ont pris ma vie», lâche-t-il, toujours dans un souffle. Dans l’appartement de Tbilissi, ce passé a refait surface. «Quand je suis sorti de détention, je ne pouvais pas imaginer croiser certaines personnes dans la rue. Durant mes années en Suisse, j’avais oublié ce que ça fait.»

Promesse d’embauche

Des photos, des témoignages, oraux et écrits, montrent les Davrishyan heureux à Leysin, intégrés, aimés. Une prise en charge adéquate pour Alexander, qui s’est épanoui durant ses premières années scolaires. Les cours de danse d’Emily, avec le spectacle de fin d’année qu’elle a manqué suite à son renvoi. Pas de casier judiciaire, aucun endettement. Plusieurs promesses d’embauche pour Erik, dont la dernière, par un hôtel du coin qui accueille notamment des clients russophones, est toujours actuelle. Dans le petit appartement de leur oncle, les seuls à sourire vraiment, de toutes leurs dents laiteuses, sont Emily et Alexander: le 26 août, l’école est avertie, ils prendront le chemin de leur classe, comme les autres.


Incompréhension à Leysin suite au renvoi d'une famille yézidie (15.05.2019)

Voisins, amis ou habitants, ils ont côtoyés la famille renvoyée de force le 16 avril 2019 en Géorgie. Ils disent leur impuissance et leur révolte face à un renvoi qu'ils considèrent comme inhumain.

Créé: 23.08.2019, 21h51

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Une plainte déposée contre les policiers

Sous la pression de Berne, qui punit désormais financièrement ceux qui n’exécutent pas les renvois, les Cantons romands «ont tendance à serrer la vis», selon Nadia Boehlen, d’Amnesty International Suisse.

L’expulsion de la famille Davrishyan s’inscrirait dans cette logique. Suivant les conseils de l’ONG, la famille a déposé une plainte en juillet, pour lésions corporelles simples, voies de fait, mise en danger de la vie d’autrui, faux dans les titres et abus d’autorité, contre les membres de la police cantonale vaudoise présents le 16 avril, selon le député Ensemble à Gauche et défenseur du droit d’asile, Jean-Michel Dolivo. Le Ministère public central confirme le dépôt d’une plainte. «Pour une fois, il y a un témoin oculaire suisse (ndlr: un voisin ), relève Nadia Boehlen.

Ce n’est pas souvent le cas: les témoins sont généralement d’autres requérants d’asile qui ont peur de parler.» D’après la police cantonale, la mère et la grand-mère «ont fait preuve d’une forte opposition à leur expulsion […] et ont été entravées pour assurer à la fois leur propre sécurité et celle des intervenants.»

Selon Nadia Boehlen, la situation générale des expulsions pourrait être améliorée si la Confédération octroyait à
la Commission nationale de prévention de la torture un mandat de monitoring systématique des renvois potentiellement critiques.

Auteur d’une motion déposée en mai, Jean-Michel Dolivo estime que le médecin cantonal devrait pouvoir se prononcer sur les renvois de personnes souffrant
de problèmes physiques ou psychiques. Il souligne l’arbitraire des décisions prises par Berne ainsi que la marge de manœuvre des autorités vaudoises dans un cas comme celui des Davrishyan.

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