Procès et massacres des Juifs du Chablais

1348Les Juifs ont été accusés de vouloir faire périr la chrétienté en empoisonnant l’eau. Ceux de Villeneuve ont payé un lourd tribut

Issue des archives communales de Villeneuve, une photo du parchemin (restauré par la Commune) qui atteste des persécutions endurées par les Juifs chablaisiens.

Issue des archives communales de Villeneuve, une photo du parchemin (restauré par la Commune) qui atteste des persécutions endurées par les Juifs chablaisiens. Image: DR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Victimes de nombreuses rumeurs au cours du Moyen Âge (Ve-XVe siècles), les Juifs sont notamment suspectés de crimes rituels, de profanations d’hosties et d’empoisonnement de sources d’eau potable. «Leurs conditions de vie se sont progressivement détériorées, avec les Croisades et l’évolution du christianisme médiéval, où prédominent désormais les épisodes du Nouveau Testament: les reproches faits aux Juifs de ne pas avoir reconnu la nature divine du Christ et de l’avoir condamné à mort contribuent à alimenter le discours antijudaïsant de l’Église et l’hostilité de la population», précise Bernard Andenmatten, professeur à l’unité d’histoire médiévale de l’Université de Lausanne.

Pire, leur histoire va connaître un tournant encore plus dramatique au mitan du XIVe siècle, quand l’Europe sera dévastée par le retour de la peste, en provenance de l’Asie, via le Moyen-Orient et Gênes. La Suisse commence à être envahie par la pandémie. La peur s’installe comme sur tout le continent. Les historiens s’accordent sur un taux de mortalité d’environ 30% de la population européenne en une poignée d’années. Plus de 20 millions d’habitants périssent.

Si le pouvoir ecclésiastique en Europe voit dans l’épidémie de peste un châtiment de Dieu, une rumeur publique (fama publica) semble emprunter une autre voie: celle de la seule présence des Juifs. Les Israélites gênent. Ils sont de manière générale considérés comme une menace majeure pour la chrétienté, susceptible justement d’attiser la colère de Dieu. On pourrait aussi y trouver un prétexte pour se débarrasser d’eux et profiter de voler leurs biens et d’éviter de rembourser leurs créances, eux qui sont souvent prêteurs et banquiers. Des documents indiquent qu’il y eut des pillages.

Emblématique Chablais

Le bailliage du Chablais, entité du comté de Savoie et qui comprend six châtellenies – Évian, Thonon, Monthey, La Tour-de-Peilz, Châtel-Saint-Denis et Chillon – est un exemple emblématique du sort des Juifs. Ici, alors qu’il n’existe pas de tensions notables entre eux et les chrétiens (lire encadré), sur une seule suspicion d’empoisonnement de l’eau et de la propagation de la maladie ils ont été pourchassés, arrêtés, torturés, exécutés. Sauf qu’aucun document n’atteste de la présence de la peste dans le Chablais à l’ouverture de l’instruction de leurs procès, encore moins du nombre de morts présumés liés à la pandémie. En Bourgogne, oui. Dans un village, un curé a tenu en 1348 un registre quotidien. Il indique que plus de 30% de la population a été décimée en quelques mois.

la prison de Chillon où furent enfermés tous les Juifs de Villeneuve. Photo: Patrick Martin

Dans le comté de Savoie, des lettres, des documents comptables et autres actes authentiques de l’administration informent sur le drame historique qui s’est joué en 1348 avec les persécutions et qui prend place dans un contexte international de panique. Les autorités de Strasbourg par exemple, ville qui comprend beaucoup de Juifs, entendent en savoir plus sur le sort qui leur est réservé en Europe. Ils envoient des lettres un peu partout, notamment dans le bailliage du Chablais. Le châtelain de Chillon et bailli répond de manière circonstanciée à la missive. Sa lettre sera traduite par le doyen Bridel et ainsi portée à la connaissance du plus grand nombre.

On y apprend qu’un premier procès débute le 15 septembre 1348. Les autorités tentent de prendre la main face à la fama publica qui se répand comme une traînée de poudre. Les premiers visés sont probablement tous les Juifs de Villeneuve – idem le 10 octobre à Châtel-Saint-Denis – qui sont emprisonnés dans les noires geôles du château de Chillon. Le bailli, qui évoque à trois reprises le procès, y adjoint des «aveux», nombreux, par ailleurs extorqués à des Juifs soumis à la question. Certains plusieurs fois. C’est le cas de Balavigny, chirurgien de Thonon mais appréhendé près de Villeneuve. Ce dernier «confesse» avoir reçu d’un valet envoyé par maître Jacob dit de Pâques et résidant à Chambéry une lettre et du poison contenu dans un sachet de cuir. Il lui est ordonné, sous peine d’excommunication, de le déverser dans la plus grande fontaine de sa ville. D’autres Juifs sont missionnés pour faire de même dans tout le bailliage. Plusieurs coreligionnaires auraient été au courant, d’où l’idée du complot. Musseus de Villeneuve aurait empoisonné les fontaines de la bourgade: à la douane et à Chillon.

Nul ne dit que le pouvoir savoyard avait l’idée d’épargner ses Juifs ou de les sauver contre monnaies sonnantes et trébuchantes. Ce qui semble être le cas pour ceux de La Tour-de-Peilz, puisque dans des comptes on constate qu’ils ont versé, en novembre et décembre 1348, une somme exceptionnelle de 450 florins or. Le sort des autres Israélites est moins clément: ceux de Châtel-Saint-Denis, selon le bailli dans sa lettre, ont été condamnés au bûcher par le pouvoir.

Dans les autres châtellenies de Thonon, d’Évian, de Monthey et de Chillon-Villeneuve, ils ont été massacrés par la population, s’arrogeant des droits qu’elle n’a bien entendu pas. On sait par exemple que des meneurs ont extrait de force tous les Juifs des cachots de Chillon. Ils furent battus, un à mort, plusieurs ont été estropiés. Ils ont été amenés à Villeneuve sur la place publique où la population a été rassemblée au son de la cloche. Sans aucune forme de procès, hommes, femmes, enfants, ont été brûlés sur différents bûchers au bord du lac.

Massacre passé sous silence

Le châtelain dans sa réponse à Strasbourg se garde bien d’indiquer que le massacre est le fait des habitants du bourg, ce qui aurait nui à son autorité. Selon les extraits de procès-verbaux communiqués sur le nombre de prisonniers et de dénonciations par les Juifs de leurs coreligionnaires dans son bailliage, les morts doivent dépasser largement la quarantaine. À noter qu’au moment des faits, Lausanne ne comptait pas plus de 2000 âmes. En Suisse, entre 1348 et 1350, au moins vingt-huit communautés juives furent exterminées.

Amédée a fait procéder à une enquête. On l’apprend dans un acte de 1350. Sévère devant l’extermination de ses Juifs, il se montre magnanime en infligeant à la commune de Villeneuve une seule amende collective de 100 florins, moins du quart versé par les Juifs de La Tour-de-Peilz pour leur supposé sauvetage. Même punition pour Évian, Thonon et Monthey. Après les persécutions, des Juifs sont revenus s’établir dans le bailliage. En 1385 la communauté israélite de La Tour-de-Peilz était la plus importante de Savoie après la capitale, Chambéry.

Les Juifs du Chablais 1272-1352, mémoire de licence d’Olivier Conne (1983). Article de Pierre-Alain Bezat dans «Monthey Illustré». Dictionnaire historique de la Suisse. (24 heures)

Créé: 30.09.2018, 08h15

Articles en relation

«Payerne assume son histoire»

Crime antisémite La syndique Christelle Luisier Brodard s’exprime sur le film «Un juif pour l’exemple». Plus...

Roch Hachana, le nouvel-an juif

Traditions du jour de l'an Pendant deux jours, les Juifs célèbrent la création du monde de manière très solennelle. Plus...

La vie des Juifs avant la tragédie

U C’est à partir de 1272 que des Juifs, attirés par la construction de villes nouvelles, s’installent dans le Chablais d’alors, qui est un des bailliages du comté de Savoie. Il est constitué de six châtellenies: Évian, Thonon, Monthey, La Tour-de-Peilz, Châtel-Saint-Denis, et bien sûr Chillon. Le château se trouve sur une position stratégique entre Nord et Sud, sur la route du Simplon. Les comtes de Savoie ont fondé en 1214 la «Villeneuve de Chillon» avec un péage qui contrôle la circulation des marchandises.

Les Juifs bénéficient de la protection des seigneurs savoyards, les considérant même comme «Nos Juifs». Les échanges entre les Israélites, qui se déplacent beaucoup de ville en ville, sont intenses. Loin de Chambéry, capitale savoyarde, la communauté juive du Chablais, groupe très minoritaire, est autonome.

Ils ont droit de résidence et peuvent travailler en échange du versement dès 1284 aux caisses savoyardes d’un impôt annuel, puis mensuel et collectif – la cense. Les sources fiscales de la maison de Savoie en attestent. Mais tous ne sont pas recensés. En 1313, on estime leur nombre à plus d’une centaine dans le Chablais. À Villeneuve, ils forment deux groupes distincts: les grands Juifs, les riches, et majoritairement les petits Juifs. Les Juifs sont cambistes, prêteurs – leur principale activité –, médecins; on trouve un écrivain, deux fabricants de parchemins, un commerce la soie. Épisodiquement, ils tiennent le marché ou officient au péage.Ils possèdent des biens: maisons, bâtiments, vignes, une maison commune.

Ils jouissent avant 1348 d’une relative tolérance de la part des habitants et bourgeois. Néanmoins, les amendes contenues dans des documents comptables font état d’incidents plus ou moins graves à leur encontre: abus liés à des prêts, injures, vols, rixes, etc.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.