Le rideau se baisse sur septante ans de photos à la gare de Vevey

Riviera-ChablaisLe studio et laboratoire Favez, connu loin à la ronde, cesse son activité.

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«Merci pour tout ce que vous avez fait pour nous. Vous nous avez fait rêver.» Ils sont venus à Vevey depuis Sonvilier, juste à côté de Saint-Imier, dans le Jura bernois. Pour une seule raison: faire développer leurs films photo par Gilles Favez. Sauf que ce mardi matin, Roland et Jacqueline ont appris que la mythique enseigne était fermée. Gilles Favez leur ouvre néanmoins la porte et leur donne adresse et prix d’un remplaçant. «Je ne m’attendais pas à ça… je suis embêté. Il méritait le déplacement!» se désole Roland.

La porte refermée, Gilles Favez constate, touché: «Une relation s’établit entre un tireur noir-blanc et son client: on sait quel contraste de l’image ils veulent, quel format, quel bord blanc… Par opposition aux machines, un développement personnalisé, où je m’adaptais aux désirs du client. C’était ma force.» Ces beaux liens vont s’éteindre, après plus de septante ans. Le magasin, laboratoire et studio situé au beau milieu de la façade de la gare de Vevey, ferme boutique, réfection CFF oblige. «J’aurais pu rester jusqu’à la Fête des Vignerons, mais cela aurait été très difficile avec le bruit et les désagréments des travaux. Les CFF me dédommagent», explique Gilles Favez, 61 ans.

D’autres auraient été aigris. Pas lui: «La vie est trop courte! Il faut vivre au jour le jour.» Plutôt que se désoler d’être forcé à la retraite anticipée, il préfère parler avec passion de son métier, lui qui se dit «né dans le laboratoire». C’est en effet en 1947 que ses parents, Georgette et André, ont repris ce qui était déjà une boutique dédiée à cette spécialité. «Mon père, photographe, se consacrait à la technique. Ma mère, très dynamique, avait le sens du commerce et s’occupait des clients et de la comptabilité.» Après des débuts difficiles, la Fête des Vignerons 1955 lance véritablement l’affaire. «Mon père faisait partie des photographes officiels de la manifestation. Les posters et les films se vendaient comme des petits pains! Mon père a réalisé des films des éditions 55 et 77, que nous avons offerts à la Cinémathèque.»

Photographes des Chaplin

La spécialité de la maison: les photos d’identité. Ainsi, toute personne passant devant la gare pouvait admirer en vitrine des têtes connues, de la cantatrice Barbara Hendricks à l’ex-CEO de Nestlé Peter Brabeck, des syndics successifs au réalisateur Jean-François Amiguet, sans oublier d’autres personnalités de la région. Parmi lesquelles la plus connue: Charlie Chaplin. «Il a été client dès son arrivée et jusqu’à la fin. Mon père a réalisé ses portraits, mais aussi ses cartes de vœux, au Manoir, ou encore des photos de mariages de ses enfants. Y compris son dernier portrait, deux mois avant sa mort. Mais nous ne sommes pas connus comme les photographes officiels de Chaplin, car nous n’avons jamais laissé sortir aucune image vers l’extérieur.»

Le laboratoire a aussi tiré des films familiaux. «Après la mort de Chaplin, Oona (ndlr: sa dernière épouse) est venue avec 4500 photos que nous avons dû développer en moins d’une semaine, car elle voulait les amener à New York. Nous avons bossé jour et nuit pour y arriver. Mais c’était émouvant de voir défiler presque vingt-cinq ans de vie au Manoir.»

Nestlé fut aussi un grand pourvoyeur: «Les employés, qui voyagent beaucoup, ont besoin de formats particuliers – comme un fond rouge pour l’Inde, ou des mesures millimétrées entre les deux lobes d’oreilles. À la grande époque, cette seule activité suffisait à nous payer le loyer. Mais ces dernières années, cela se faisait à l’interne de la multinationale.»

Appartenant aux derniers irréductibles à encore développer le noir-blanc dans son propre laboratoire, Gilles Favez n’a pas échappé à ce qu’il qualifie de «crise de l’image» (lire en encadré) avec l’arrivée du numérique et la concurrence du web. Le magasin est passé de trois employés à Gilles Favez seul. «Si je n’avais pas eu un petit loyer, pas de famille, ni voiture ni TV et une philosophie de vie où je me contente de peu, j’aurais dû fermer il y a dix ans.»

La passion du Léman

Gilles Favez cesse son activité professionnelle, mais pas artistique: il continuera ses prises de vues nautiques. Une passante, Sylvie, lui achète une photo du voilier Irène, sur lequel elle a régaté: «Je le regardais à chaque fois que je passais devant le magasin. En plus de son professionnalisme et de son très bel accueil des clients, Gilles Favez est aussi le photographe officiel de la série des 6 mètres de jauge internationale», depuis 2003. Il a participé à divers ouvrages ou inventaires, dont les bateaux de sauvetage pour le Musée du Léman. «Je continuerai à photographier le Léman, cet océan de poche que j’adore. Quand on est photographe, on l’est toute sa vie», conclut-il.

Créé: 28.09.2018, 08h15

Hommage d’Images

«Nous voulions absolument rendre hommage au magasin photo de Gilles Favez.» Stefano Stoll, directeur du Festival Images, a donc «tout fait» pour obtenir le local contigu afin d’y monter une exposition en relation. Images présente le travail de la jeune Antonina Gugala, sur la mort des studios photo à Varsovie. Elle a immortalisé plus de 80 vitrines et s’y est fait tirer une photo passeport. «Dans ces clichés a priori ordinaires, chaque artisan amène sa lumière et sa créativité», selon Stefano Stoll.

À Varsovie, il y a encore beaucoup de ces studios. Pour survivre, ils doivent se diversifier et proposent aussi journaux, DVD ou impressions, selon Antonina Gugala. «Je ne juge pas l’évolution actuelle. Mais un studio est statique, alors que les gens sont de plus en plus mobiles. Avant, les gens devaient avoir confiance dans le photographe, dans l’image qu’il allait produire d’eux. Désormais, ils se sont émancipés, notamment à cause des selfies. Les photographes perdent de leur autorité. C’est un moment intéressant.»

Le clin-d'oeil de Zep



Titeuf en train de se faire tirer le portrait par André, le père de Gilles Favez.

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