«Rouler cheveux au vent était un acte de résistance»

RécitSarah Chardonnens, de La Tour-de-Peilz, a travaillé dans l’humanitaire au Moyen-Orient. En plein Printemps arabe, elle est rentrée d’Alep à moto

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Bagdad, 20 mars 2013. La capitale irakienne «fête» les 10 ans de la chute de Saddam Hussein avec 32 attentats. En poste pour le Programme des Nations Unies pour le développement, Sarah Chardonnens entend les hélicos et sent le souffle des explosions. A presque 28 ans alors, la native de La Tour-de-Peilz vit dans «un container de chantier barricadé de sacs de sable sous un toit en tôle. Sans fenêtre, sans lumière naturelle, avec un apport d’air artificiel.» Pas étonnant que les murs tremblent… «A ce moment, j’ai décidé de rassembler mes carnets de route écrits au Moyen-Orient dans un livre.»

«Des civils sont décapités au couteau de cuisine»

L’ouvrage vient de paraître, «Parfum de jasmin dans la nuit syrienne». A la fois catharsis et ode à la vie: «Malgré l’obscurantisme qui s’est abattu sur la Syrie, j’ai voulu donner de ce pays un visage lumineux. Pour lui rendre hommage. J’y ai rencontré des gens si généreux, avenants et sincères. Et pour témoigner d’un temps qui n’existe plus: depuis, Ar-Raqqa est devenue la capitale de l’Etat islamique. Des civils y sont décapités au couteau de cuisine et leurs têtes plantées sur des pics aux ronds-points.»

C’est pourtant dans cette ville que Sarah a en quelque sorte commencé son formidable périple. En automne 2010, stagiaire à Damas pour la Direction du développement et de la coopération (DDC), elle veut voir du pays. Elle profite de vacances pour acheter à Ar-Raqqa une moto. «Ma plus belle négociation, longue de 6 h, sourit-elle. Mon argent ne suffisait pas: il fallait d’abord les persuader que j’étais apte à conduire.» En réalité, elle ne sait pas changer les vitesses au pied et repartira en première, «le moteur faisant un bruit de tracteur agonisant», sur son engin dont le pare-boue avant est bardé d’un aigle et le réservoir affublé du drapeau du régime. «J’aurais pu choisir une 150 cm3, mais j’ai renoncé: en tant que femme au guidon, j’enfreignais déjà les codes sociaux de mon pays hôte, je ne voulais pas en plus être illégale par rapport à mon permis suisse, valable pour une 125 cm3!»

«Voyager, c’est savoir et vouloir se perdre pour mieux se retrouver»

Pendant son congé, elle parcourt 1000 km. Son pneu crève en plein désert, à une centaine de kilomètres de l’oasis de Palmyre, jadis cité gréco-romaine. Deux Bédouins l’amènent à leurs tentes. «La nuit la plus incroyable de ma vie, s’émeut Sarah. On m’a accueillie comme si j’étais attendue. Sans langue commune, sans Internet pour montrer des images et sans a priori, nous échangions par gestes ou dessins. J’ai dormi entre deux femmes, sous six peaux de mouton. L’une d’elles m’a proposé d’emmener son bébé avec moi, espérant pour lui une vie meilleure.»

A son retour à Damas, son chef manque de tomber de sa chaise quand elle lui raconte. Il ignore qu’il ne s’agit que d’un galop d’essai pour cette cavalière, qui décidera plus tard de rentrer à La Tour-de-Peilz avec cette même moto. Un périple de plus de 6000 km, accompli en vingt jours.

Blindés le long de la route

Début 2011 survient le Printemps arabe. Sarah termine 6 mois de stage à la DDC, mais doit séjourner encore 4 mois à Damas pour apprendre l’arabe et terminer son mémoire en sciences politiques sur un camp de réfugiés. Elle reste, «malgré les pressions quotidiennes, comme quoi il était préférable de quitter le pays». Elle intensifie ses écrits. Pour rétablir «sa» réalité: «Les médias s’extasiaient sur la révolution. Moi, sous mes fenêtres, je voyais les pro-Bachar el-Assad. Des défilés obligatoires pour les fonctionnaires, qui fermaient les bureaux pour aller manifester comme on va pique-niquer.» L’expression «Printemps arabe» lui laisse un goût amer: «Ce concept est inadéquat, car réducteur. La vérité de ces pays est multiforme. En Syrie, avec tous les morts et les réfugiés, la moitié du pays sans électricité et les forêts détruites pour que les gens se chauffent, c’est ça, le Printemps arabe?»

Avant de quitter Damas, des formalités à remplir. Comble de la drôlerie: sa carte de circulation comporte la mention Touring club Syria. Vu le contexte de ce mois de juin 2011, Sarah partira à moto d’Alep et non de Damas. Sur les 300 km de trajet en bus entre les deux villes, des blindés, canons orientés vers la route. Première épreuve: passer la frontière turco-syrienne. Des allers-retours pour obtenir un laissez-passer du gouverneur d’Alep. Inlassablement, répéter, sans perdre le sourire. Une détermination à toute épreuve, alors que ses parents, en Suisse, sont catastrophés qu’elle ne puisse sortir de Syrie. «Je les rassurais. Mon projet paraissait fou, mais ils savent que j’ai la tête sur les épaules. Ils m’ont toujours soutenue. Ils sont mon socle de stabilité: ils m’ont permis d’être assez bien dans ma tête pour pouvoir aller dans ces pays.»

Passée la frontière, Sarah s’effondre en larmes, épuisée moralement. S’ensuit une remontée rythmée par les crevaisons, les rencontres et la météo parfois déchaînée. L’épisode le plus grisant: sa traversée du Bosphore, hurlant de joie. L’ironie de l’histoire: elle craignait que les douaniers ne laissent pas entrer son engin en Suisse, or elle ne trouva personne en haut du Grand-Saint-Bernard! De plus, c’est à Villeneuve, à quelques kilomètres de son but, qu’elle connaîtra son seul accident, heureusement sans gravité.

Sarah «voyage pour voyager», comme elle l’a expliqué à un de ses voisins de bus dans le désert du Sinaï, qui s’étonnait qu’elle n’ait pas pris l’avion. «Je ne me comparerai jamais à Nicolas Bouvier, qui était un écrivain, avec un style incroyable, alors que je n’ai aucune prétention littéraire. Mais je partage son idée: le voyage se mérite, explique Sarah. Le voyageur doit être essoré. Chaque soir, il doit vouloir abandonner et, chaque matin, l’envie de repartir doit reprendre le dessus. Voyager, c’est savoir et vouloir se perdre pour mieux se retrouver.»

Sarah a écrit son livre comme un hymne à la liberté, un cri d’optimisme. Mais n’a-t-elle pas eu peur? «Selon les rapports de la DDC, les touristes suisses n’avaient jamais eu de problèmes en Syrie, par opposition aux femmes violées ailleurs. J’ai confiance et j’essaie de dédramatiser par le rire. J’ai toujours eu le sentiment profond (peut-être naïf) qu’en étant ouverte et souriante, je ne pouvais recevoir que des attitudes positives en retour.» Un exemple: en 2009, au Maroc, elle rencontre un frère et sa sœur dans un train. Ils l’invitent à boire un thé, qui se transforme en tajine puis en grande fête avec les voisins, Sarah ayant lâché que c’était son anniversaire. «Si j’avais lu mon livre ou avais écouté ma musique, je serais passée à côté de ça», constate Sarah.

Transgressive en tant que femme à moto, s’est-elle fait insulter? «Pas du tout. Au contraire! Même au Kurdistan irakien, en 2014, les gens m’applaudissaient ou me témoignaient de la sympathie. Des femmes me levaient le pouce et me prenaient en photo. Je suis même passée dans le journal local! Je sais qu’il est débile de conduire sans casque. Mais rouler cheveux au vent était un acte de résistance à cet endroit et à cette époque, car Daech était à 20 km… Et une façon de redonner le sourire et l’espoir aux gens, dans cette atmosphère lourde, avec 1 million de déplacés. C’était ma manière à moi de combattre. D’autres prennent les armes.»

Désormais, Sarah Chardonnens a été intégrée au Corps suisse d’aide humanitaire, l’une des deux facettes de la DDC. Sa prochaine mission? Elle l’ignore. «Mais j’aimerais bien repartir en Syrie.» (24 heures)

Créé: 26.04.2015, 10h06

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