Saint-Maurice célèbre les 850 ans d’une bourgeoisie en pleine forme. Et ailleurs?

HistoireIncontournable dans la majorité des cantons du pays, ce particularisme a presque disparu dans le canton de Vaud.

Dans cette gravure de 1654, on distingue l'abbaye et le village de Saint-Maurice, le Rhône au premier plan, vergers, localité et montagnes abruptes.

Dans cette gravure de 1654, on distingue l'abbaye et le village de Saint-Maurice, le Rhône au premier plan, vergers, localité et montagnes abruptes. Image: Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne

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«La bourgeoisie est-elle encore nécessaire?» Président (syndic) de la commune de Saint-Maurice, Damien Revaz s’interroge en une du journal communal «Agaune Infos» qui ouvre largement ses pages à la Noble Bourgeoisie de Saint-Maurice. La vénérable institution célèbre ses 850 ans cette année.

Droit médiéval quasi millénaire et particularisme suisse, la bourgeoisie indique l’appartenance d’un citoyen à un lieu. Par extension, elle désigne l’union des habitants d’un même bourg, soudés par un fort esprit d’entraide et de solidarité.

«Elles existaient avant, mais on connaît l’existence des bourgeoisies seulement à partir du XIIIe siècle, grâce à des documents écrits quand elles décident de se doter de statuts. Dès leur origine, elles possèdent biens et propriétés importants, particulièrement forêts et alpages qu’elles exploitent», indique Georges Schmid, président de la Fédération suisse des bourgeoisies et corporations (FSBC). Les bourgeois ont alors seuls la capacité de régler les affaires de la commune, surtout la gestion des biens du bourg.

Particularité vaudoise?

Changement de paradigme en 1848, date de la constitution de l’État fédéral, qui s’accompagne de la création des communes municipales. Tous les citoyens domiciliés dans une ville ou un village peuvent désormais exercer leurs droits politiques, alors uniquement dévolus aux bourgeois.

Vaud avait déjà posé un coin en 1803. «La Constitution vaudoise reconnaît «les bourgeois de l’une des communes du canton», mais ajoute que, «moyennant la somme payée annuellement à la caisse des pauvres, on devient copropriétaires des biens appartenant à la bourgeoisie, et (qu’)on a droit aux secours assurés aux bourgeois de la commune». Ce montant permet également de devenir électeur, car il faut alors être propriétaire pour pouvoir voter. Les bourgeoisies ne sont pas supprimées en soi mais tout le monde, moyennant finance, peut en devenir membre et obtenir ainsi droit de cité», résume l’historien et écrivain Olivier Meuwly.

«Il y a eu un changement de la condition de la bourgeoisie sur Vaud en 1798, dû à la forte influence de la Révolution française. Avec la naissance de l’État vaudois en 1803, on coupe avec l’Ancien Régime sans légalement toucher aux biens des bourgeois. Un article figurera dans la Constitution en ce sens jusqu’en… 2003! Principe jamais vraiment appliqué puisque, en douceur, les bourgeois vaudois se sont vus en quelque sorte progressivement «dépossédés» de leurs biens par les autorités communales. Les bourgeois ont laissé couler. Les autorités, sans rendre de comptes, sont devenues en quelque sorte les curateurs des biens des bourgeois qui n’en ont même pas conservé l’usufruit», détaille Gilbert Marion, enseignant et historien.

Il n’existe plus donc sur Vaud, comme à Genève ou Neuchâtel, d’assemblées bourgeoisiales indépendantes des Communes, comme en Valais aujourd’hui. «Les privilèges des bourgeois ont disparu à deux exceptions notables près: à Payerne et à Grandcour, où Canton et Communes reconnaissent l’institution bourgeoisiale», poursuit Gilbert Marion.

Persistent néanmoins des «bourgeoisies», propriétaires de biens, sous l’appellation d’abbayes, comme à Aigle, ou de mousquetaires comme à La Tour-de-Peilz. «C’est une survivance de la tradition de la bourgeoisie mais qui sont devenues des sociétés comme les autres, au titre des articles 60 et suivants du Code civil. Elles n’ont plus guère de liens avec les anciennes bourgeoisies d’avant la Révolution», conclut Gilbert Marion.

18 cantons sur 26

«Dans la majorité des cantons, des bourgeoisies avec différents privilèges subsistent de manière importante. C’est le cas pour 18 d’entre eux. Avec les trois cantons romands qui n’ont plus de bourgeoisies telles qu’elles existaient par le passé, Glaris, Zurich, les deux Appenzells et Schaffhouse n’en ont plus non plus», complète Georges Schmid, aussi président de la bourgeoisie de Viège, en Valais.

L’association faîtière regroupe quelque 1500 bourgeoisies. Le Valais est le troisième plus grand membre, avec 141 bourgeoisies recensées (pour 126 communes).

À noter qu’ici, les bourgeoisies continuent d’exister en parallèle des communes, également après une fusion. «Val d’Anniviers, par exemple, compte six bourgeoisies pour une seule commune», note encore le président de la FSBC.

Saint-Maurice compte 450 bourgeois, soit un dixième de sa population. «C’est une des plus anciennes et importantes de Suisse. Et donc du Valais, avec Sion, Zermatt, Viège et Brigue», précise Jean-Marc Koller, un des cinq membres du Conseil bourgeoisial (Exécutif), élu pour quatre ans. Toutes ses décisions doivent être validées par l’assemblée primaire, souveraine et composée uniquement de bourgeois, qui se réunit autant de fois que nécessaire mais au moins une fois par an.

Deux tiers des forêts

Les bourgeoisies conservent donc toujours des avantages majeurs comme la possession et la gestion de la majeure partie des forêts et alpages suisses. «Pour les premières, deux tiers appartiennent aux bourgeoisies. En Valais, on atteint le chiffre de 90%», précise Georges Schmid.

La Noble Bourgeoisie de Saint-Maurice détient, elle, 550 hectares, dont les 78 du Bois-Noir, précieux biotope mis à disposition de la population. Mais ce n’est pas tout. Elle possède un patrimoine important, «comme des immeubles, des terrains, un couvert, un camping, une carrière, en partie une centrale de chauffage à bois, toujours en partie un triage forestier, et encore l’Hôtel de Ville qu’elle met gratuitement à disposition de la Commune», détaille Jean-Marc Koller, président du comité d’organisation du 850e anniversaire.

Très actifs, pragmatiques, les bourgeois agaunois, en plus de leur mission historique liée aux forêts et alpages, se sont lancés dans l’immobilier en construisant par exemple le premier HLM de Saint-Maurice, permettant d’accueillir force arrivants, et donc contribuables.

Surtout, la bourgeoisie est philanthrope. «Elle joue toujours un grand rôle dans la vie sociale et culturelle et soutient financièrement les sociétés locales et diverses actions», ajoute Jean-Marc Koller, comme la fanfare locale, le passeport-vacances, le chœur mixte, l’ensemble vocal, de nombreux clubs sportifs, diverses manifestations (marché monastique, festivités du jubilé de l’abbaye, etc.). Ce sont des dizaines de milliers de francs qui sont ainsi redistribués annuellement à la communauté.

«La bourgeoisie contribue au développement et à l’essor de notre ville», confirme Damien Revaz. Oui, la bourgeoisie de Saint-Maurice est donc bel et bien nécessaire.

Sources: www.bourgeoisie-st-maurice.ch, swissinfo.ch, dictionnaire historique de la Suisse, www.svbk.ch


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Un an de réjouissances

Le comité d’organisation du 850e emmené par Jean-Marc Koller a constitué un programme de réjouissances gargantuesque tout au long de 2020. Les sociétés locales qui profitent de la générosité de la Noble Bourgeoisie de Saint-Maurice participent largement à la création des festivités et à leur mise en œuvre. Au programme, entre beaucoup d’autres, le carnaval bourgeoisial le mois prochain, la sortie d’un livre sur le 850e, des animations, jeux, rallye, pour petits et grands, un tilleul à planter, un feu d’artifice. Ou encore la fête typiquement agaunoise des poireaux (les Saint-Mauriards dont le gentilé est Li Péca Poré, soit les mangeurs de poireaux). Ce 13 juin, une table de 250 m sera installée dans la Grand-Rue où le visiteur pourra déguster une soupe de poireaux.

Programme complet sur www.850e.org

Créé: 10.01.2020, 08h18

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