Sandrina Cirafici assaisonne le passé du Chablais

PortraitPrésidente de l’Association Cum Grano Salis, la conteuse d’Histoire met en scène depuis dix ans l’épopée du sel.

«Je suis touchée de voir que les jeunes sont capables de se mobiliser. C’est un vecteur d’espoir extraordinaire»

«Je suis touchée de voir que les jeunes sont capables de se mobiliser. C’est un vecteur d’espoir extraordinaire» Image: CHANTAL DERVEY

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Lorsqu’on la croise sur le Sentier du Sel entre Ollon et Bex, on ne sait jamais très bien à qui l’on a affaire. Marie, l’épouse du chevrier qui découvrit la première source salée de Suisse? Sophia Duberly Delmard, qui explora les mines de sel en robe à crinoline? Ou plus simplement Sandrina Cirafici, qui incarne tous ces personnages traversant les siècles? La Bellerine se costume volontiers pour faire vivre l’épopée des mines et salines avec l’Association Cum Grano Salis (du latin: avec un grain de sel), qu’elle a fondée il y a dix ans. Archéologue, historienne et médiatrice culturelle indépendante, elle est avant tout une conteuse d’histoire: «J’aime inviter les gens à voyager dans le temps. D’ailleurs, lorsque j’évoque tel ou tel épisode, c’est uniquement au présent», précise-elle avec sa voix douce et rêveuse qui sied si bien à ces récits.

Enfant déjà, elle a la conviction que le passé sera son avenir. «La maîtresse d’école nous a demandé ce que nous voulions faire plus tard. Les garçons ont répondu policier; les filles, institutrice. Et moi, paléontologue.» Sa maman, poétesse et danseuse classique, la pousse «à déplacer le curseur de 65 millions d’années». «Passionnée de Grèce antique, elle m’a encouragée à suivre la filière gréco-latine. Au gymnase, j’ai découvert Socrate dans le texte. J’ai été fascinée.» S’entêtant dans cette voie, elle effectue des études d’archéologie à l’UNIL. Son diplôme en poche, elle prend ensuite la tête du Musée du Chablais, quelques mois après son déménagement de Lausanne à Bex.

Prédisposition génétique

En grattant un peu à la manière de l’archéologue dans l’histoire familiale, on découvre une prédisposition presque génétique pour cette branche. Ingénieur, son père est aussi féru d’histoire. «Et mon grand-père rêvait d’enseigner cette branche. Mais le décès de son père l’en a empêché. Il s’est orienté vers la gastronomie et est devenu chef de cuisine au Lausanne Palace. Il profitait des moments de pause pour donner des conférences historiques à sa brigade.»

On creuse encore ce passé pour s’apercevoir qu’il en dit long sur la présidente de Cum Grano Salis. On y trouve des origines italiennes, grecques, alémaniques. Un mélange qui compose une fresque colorée: une discrétion balancée par une capacité à s’enflammer à la moindre étincelle. «Je suis quelqu’un de passionné. Je le dois sans doute à mes origines latines. Mais la passion est énergivore. Il me faut des moments de calme pour me recentrer.» On devine sans trop de peine un caractère timide à sa manière de rire d’elle-même et de chercher à faire rire son interlocuteur. «Ça, c’est sûrement dû à mes gènes alémaniques», acquiesce-t-elle. Ses activités semblent pourtant contredire ce trait: entre conférences, pièces de théâtre ou animations, l’historienne, archéologue et médiatrice culturelle indépendante s’expose. Parfois au point de se laisser déborder. Le souvenir d’un vernissage d’expo au Musée du Chablais fait sourire Michel Fuchs, professeur associé d’archéologie à l’UNIL et ami de longue date de l’ex-conservatrice: «Elle était costumée, bien sûr. Elle s’est fendue d’un discours flamboyant qu’elle a achevé en escaladant un décor en forme de montagne. Elle réunit parfaitement la rigueur scientifique et une approche artistique. C’est une pianiste émérite.»

Sous cette couche de timidité, quelques coups de truelle supplémentaires suffisent à remettre au jour son tempérament enflammé. Dans le Chablais, cette militante engagée remonte régulièrement ses manches. Avec l’association Chablair, elle s’est battue pour que les autorités se penchent sur les pollutions successives survenues à la raffinerie de Collombey. Ces jours-ci, elle mène avec son compagnon Pierre-Yves Pièce le comité bellerin d’opposition à la 5G. Et celle qui vit sans frigo par conviction depuis plus de dix ans suit avec fascination les mouvements contestataires tels qu’Extinction Rebellion. Même lorsqu’ils s’en prennent aux menhirs d’Yverdon: «S’ils avaient commis des dommages irréparables, l’archéologue en moi aurait frémi, lance-t-elle en riant. Je suis touchée de voir que les jeunes sont capables de se mobiliser. C’est un vecteur d’espoir extraordinaire.» Si elle n’a pas eu d’enfant, elle reste proche de la jeunesse et fait preuve d’une curiosité permanente, qu’on décèle dans ses yeux bleus étonnés. «Les enfants sont beaucoup plus présents au monde que les adultes, ils vivent vraiment les choses.»

Bouddhisme et BD

Un combat l’a particulièrement marquée: celui en faveur du Tibet. En 2001, elle donne de la voix sous les fenêtres du CIO, alors que Pékin est sur le point de décrocher les Jeux olympiques de 2008. Le Comité suisse de soutien au peuple tibétain dans lequel elle est active a récolté 6000 signatures pour dénoncer cette attribution. Ces années de lutte ont débouché sur de belles rencontres. Sur une photo, on la voit poser à côté du dissident chinois Wei Jingsheng à Genève. Elle a aussi croisé le chemin du dalaï-lama dont les enseignements l’inspirent. Mais aussi celui de Nicolas Bouvier et du bédéaste Cosey, avec qui elle a collaboré depuis à l’occasion d’un spectacle. Cette rencontre compte pour cette grande amatrice de BD.

Quand elle évoque Pierre-Yves Pièce qui partage sa vie depuis 2003, c’est d’ailleurs pour dire qu’elle a «trouvé en lui son Valérian», en référence au personnage de Jean-Claude Mézières. L’ingénieur à l’esprit rationnel est le parfait contrepoint de sa «Laureline» bellerine: «Lorsque je m’enthousiasme et lui parle d’une nouvelle idée, il est celui qui fait les calculs pour lui donner corps. C’est toujours un moment très émouvant de voir mes projets devenir réels.»

Créé: 10.12.2019, 09h05

Bio

1965 Naît le 28 janvier à Lausanne, d’une mère danseuse classique et poétesse et d’un père ingénieur en génie civil.

1975 Découverte de Socrate.

1992 Licence en archéologie. Son mémoire lui vaut le prix de la Commune d’Écublens.

1999 Postgrade sur «l’archéologie fantasmée dans la BD».

2001 Manif devant le siège du CIO avec le Comité suisse de soutien au peuple tibétain. Déménagement à Bex. Elle devient conservatrice du Musée du Chablais l’année suivante et restera à ce poste jusqu’en 2008.

2003 Rencontre avec Pierre-Yves Pièce, lors d’une expo de ce musée.

2008 Création du Sentier du Sel, entre Ollon et Bex.

2009 Fondation de l’Association Cum Grano Salis.

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