Suren Erkman cultive sa vision d’une «industrie durable»

PortraitL’ancien journaliste scientifique, établi à Blonay, choie son jardin et sa vision du défi climatique.

Suren Erkman, spécialiste de la thématique environnementale, aime se ressourcer sur les hauts de Lutry, où son grand-oncle l'avait initié à sa grande passion: les plantes et les arbres.

Suren Erkman, spécialiste de la thématique environnementale, aime se ressourcer sur les hauts de Lutry, où son grand-oncle l'avait initié à sa grande passion: les plantes et les arbres. Image: Chantal Dervey

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Chez Suren Erkman, les prénoms sont porteurs de sens, puisent dans les racines. Ceux de son fils, Deepak (lumière), et de ses trois filles, Manisha, Kavita et Sachita – sagesse, poème et conscience – évoquent l’Inde, le pays de son épouse Roseline. «Le mien est arménien, mais son étymologie le rapproche du sanskrit.» Même la raison sociale de sa société genevoise Sofies lui a été en partie inspirée par un prénom: «Sofia», la sagesse en grec. Une allusion qui n’a rien de pompeux à voir son CV d’ancien journaliste scientifique, chargé de cours à l’EPFL, professeur à l’UNIL et consultant sur les questions environnementales.

C’est en venant de Turquie pour étudier à l’EPFZ que son père, Avedis – «bonne nouvelle» en arménien –, rencontre à Zurich Paulette Michaud, de La Tour-de-Peilz. «Elle y faisait «son année», comme on disait à l’époque.» La Vaudoise suit son amour à Istanbul et Suren naît en 1955. «Je suis arrivé à Lausanne à 4ans. Ma mère y a ouvert un salon à l’avenue du Léman, où elle coiffait le Tout-Lausanne. Mon père, à Istanbul, s’était lancé dans le commerce de tapis au Grand Bazar. Autant dire que je suis porteur d’une hérédité entrepreneuriale assez chargée.»

À l’époque, Suren vit chez ses grands-parents maternels, place Chauderon, et fait ses classes au collège classique de Béthusy: «À 15 ans, passionné de chimie, je suivais des cours du soir à l’Université populaire, place du Château. Je dépensais tout mon argent de poche en matériel à la Droguerie de l’Ale.» De ses années au Gymnase de la Cité, il garde les discussions littéraires enflammées avec Jacques Chessex au Café de l’Évêché. «Je suis d’ailleurs mentionné comme «le Turc Surène» dans «L’Ogre», qui lui a valu le Goncourt en 1973. Lorsqu’il l’a reçu, il m’a engagé quelques semaines pour l’aider à trier la grosse caisse de courrier qu’il recevait chaque jour!» Le bac en poche, il s’inscrit en Faculté des lettres à Genève, puis en biologie.

«Indépendant» à «contre-courant»

Pour expliquer l’origine de son penchant pour la cause environnementale, Suren Erkman nous emmène dans le domaine de son grand-oncle, qui fut agriculteur et paysagiste à Corsy, au-dessus de Lutry, et où il se rendait dès qu’il le pouvait. «Sa passion, c’était les plantes. Il avait beaucoup d’arbres fruitiers. J’ai eu ma plate-bande à 6 ans. J’y ai planté un noisetier, que je retourne voir parfois.»

Sa carrière de journaliste débute à la page scientifique de la «Tribune de Genève», alors qu’il est encore étudiant. S’ensuivent diverses piges, jusqu’à l’appel de Jacques Pilet pour un stage à la rubrique économique de «L’Hebdo». Bernard Rappaz, actuel chef de l’information à la RTS, y débutait aussi: «Il a ouvert les yeux de la rédaction sur la question du CO2 , de l’effondrement de la biodiversité. Il avait toujours un coup d’avance sur ces grandes problématiques.»

Sa trajectoire le porte au «Journal de Genève et Gazette de Lausanne», où il développe une chronique scientifique au sein du supplément «Samedi littéraire». «Le mariage idéal de mes passions. En 1992, la TSR me propose de participer à l’émission Téléscope. J’ai pu réaliser une série de films, dont un documentaire de 52 minutes sur le climat diffusé en prime time, qui tient toujours la route, trente ans après.»

Mais l’appel de l’indépendance est inscrit dans ses gènes. En 1994, il fonde l’ICAST (Institut pour la communication et l’analyse des sciences et des technologies). Lors d’un voyage en Californie, il découvre le domaine émergent de l’«écologie industrielle» et c’est le déclic. «La rigueur de l’écologie scientifique, couplée à une stratégie d’évolution du système économique, résume-t-il. Il faut, certes, agir sur les modes de consommation, mais cela reste relativement secondaire. Il faut avant tout revoir les logiques industrielles de manière pragmatique. Un credo qui me vaut parfois des attaques idéologiques virulentes.» Bernard Rappaz ne s’en étonne pas: «C’est un esprit indépendant qui se méfie des idées reçues et des milieux bien-pensants et qui n’hésite pas à aller à contre-courant.»

Cultiver son jardin

Le Blonaysan d’adoption publie une synthèse de sa vision, sous le titre «Vers une écologie industrielle» (Éditions Charles Léopold Mayer, Paris, 1998, réédité en 2004). Une fondation lausannoise le mandate pour propager le mouvement dans plusieurs pays émergents. En parallèle, les Nations Unies le recrutent pour mettre en œuvre la Convention sur le climat. «Confronté à la complexité des procédures administratives, j’ai réalisé l’impossibilité de faire avancer les choses rapidement. D’où l’idée d’une approche plus concrète: développer un cycle industriel du carbone, en captant et utilisant ce dernier pour générer des revenus économiques tout en évitant qu’il continue à s’accumuler dans l’air.»

S’il prend soin de ne pas élever l’écologie industrielle au rang de dogme, Suren Erkman éprouve aujourd’hui une grande satisfaction en voyant le concept mis en œuvre dans de nombreux pays et inscrit dans l’article 161 de la nouvelle Constitution du Canton de Genève: «Un bel aboutissement pour un domaine qui n’existait pas il y a vingt-cinq ans.»

La retraite, toute théorique, est prévue l’an prochain, mais les mandats en perspective ne manquent pas. Reste qu’il aura davantage de flexibilité pour s’adonner à son hobby numéro un: «Mon jardin: 6000 m2 et une centaine d’espèces de végétaux.»

Créé: 06.12.2019, 09h29

Bio Express

1955
Naît le 7 février à Istanbul.

1959
Arrive à Lausanne, avec sa mère. Installation chez les grands-parents maternels, quartier de Chauderon.

1974
Maturité classique au Gymnase de la Cité. Naturalisé suisse.

1987
Stage de journaliste à la rubrique économique de «L’Hebdo».

1990
Crée la rubrique scientifique du «Journal de Genève et Gazette de Lausanne».

1994
Séjour de plusieurs mois en Inde, collabore au magazine de science et d’environnement «Down To Earth». Fait la connaissance de sa future épouse à Bombay. Crée sa première entreprise, l’ICAST.

1999
Épouse Roseline à Bangalore (Inde). Le couple a quatre enfants.

2005
Nommé professeur d’écologie industrielle à l’UNIL.

2008
Fonde, avec trois anciens étudiants, le bureau de conseil en durabilité SOFIES, qui compte une quarantaine de collaborateurs.

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