Une tranche de vie dans la peau d’une Effeuilleuse

TémoignageNotre journaliste du bureau de Vevey, Stéphanie Arboit raconte sa vie «secrète» de figurante à la FeVi une fois la porte du bureau fermée.

Notre journaliste (au 1er rang à g.) a trouvé une équipe solidaire au sein des Effeuilleuses.

Notre journaliste (au 1er rang à g.) a trouvé une équipe solidaire au sein des Effeuilleuses. Image: CÉLINE MICHEL

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Rien ne me prédisposait à endosser le rôle de figurante pour la Fête des Vignerons 2019. Je ne devrais pas l’avouer, mais je n’avais pas aimé le spectacle de 1999. Difficile d’accrocher à la trame narrative, alors que je l’avais regardé depuis tout en haut d’une arène qui laissait s’échapper le son sur le lac autant que mes pensées dans le paysage. Et j’avais plutôt évité la fiesta du centre-ville, atterrée par les témoignages relatant des personnes tellement imbibées qu’elles jonchaient le sol. Cadavres de la guerre des libations.

Fascinées par l’expérience intense que nous contaient avoir vécue de l’intérieur les figurants, mes amies avaient voulu me faire promettre d’être de la prochaine aventure. J’avais décliné: à 23 ans, éprise de liberté et de voyages, rien ne m’était davantage étranger que le «on s’était dit rendez-vous dans vingt ans» (pour citer Bruel en le dénaturant, les fans me pardonneront). Pourtant, cette année, mes amies ne sont pas figurantes, moi oui!

Pourquoi un tel revirement? D’abord, pour vivre en famille une expérience hors du commun: ma mère souhaitait y participer, c’était l’occasion de jouer le jeu sur trois générations avec mon fils. Être sur scène, c’est avant tout «allumer une lumière intérieure», affirme le metteur en scène Daniele Finzi Pasca. Autrement dit, envoyer une énergie en direction du public qui, dans le meilleur des cas, vous la renvoie puissance 1000. Quel plus beau cadeau offrir à un enfant de 7 ans que de goûter à ces sensations devant 20'000 spectateurs? Peu de chance qu’il revive cela un jour, sauf dans le cas très improbable où il réussirait une carrière de rock star.

Ce qui a achevé de me convaincre d’embarquer pour ce voyage est évidemment la figure du capitaine, Daniele Finzi Pasca. Rien de plus tentant que de participer, sous sa baguette, à la poésie et à l’émotion qu’il sait générer dans ses tableaux. Il me fallait en être.

«Le mot «figurant» se mue en mot de passe, en clé d’un coffre-fort: les gens se parlent avec une facilité déconcertante, les liens se tissent. Comme si les Veveysans se muaient en chaleureuses gens du Sud»

J’ai pu intégrer avec beaucoup de chance et une joie immense la troupe des Effeuilleuses. Des mois de travail, à raison de trois heures par semaine, pour apprendre la chorégraphie la plus technique du spectacle. Des répétitions entières à passer de certains gestes à d’autres, sans réussir à reconstituer le puzzle d’ensemble et avec la désagréable impression d’oublier les mouvements appris un mois auparavant après s’être longuement attardées sur d’autres. Puis, un soir, comme par magie, l’assemblage du tout! Mauranne, 17 ans, me sauta presque au cou le jour où nous avons vu pour la première fois la dernière image de ces intenses 6 minutes 20 secondes de ballet. «C’est génial!» Mauranne, avec son anneau piercé en plein milieu du nez, qui ne la prédisposait a priori pas non plus à se retrouver avec un costume rappelant les paysannes vaudoises… même avec des froufrous de cancan en dessous!

Solidarité dans la diversité

Sans tomber dans les clichés, les femmes sont souvent promptes à se jauger, se juger, entrer en compétition. Alors, bien sûr, les tensions et les critiques ne sont de loin pas inexistantes, ce serait impossible dans une masse aussi disparate de 360 bénévoles, allant de la pré-ado (la plus jeune a 12 ans) à la septuagénaire (dont une hanche en titane!), incluant les métiers les plus divers (même magistrate). Néanmoins, ce qui m’a le plus frappée et touchée, c’est la solidarité qui peut régner: la patience pour expliquer aux plus démunies des mouvements peu abordables pour les néophytes; l’aide au moment d’attacher des boutons inaccessibles ou un chapeau récalcitrant.

Les Effeuilleuses, c’est surtout une troupe hypermotivée dont certaines ont revendu leurs billets pour Elton John, histoire ne pas manquer une répétition supplémentaire ajoutée le même soir que le concert! D’autres sont allées «faire les effeuilles» (enlever les vieilles feuilles pour permettre davantage de lumière et une meilleure aération des grappes), avec la viticultrice et caviste Adeline Mayor (également membre de la troupe). Elles auront mieux compris, après, toute la portée de la phrase que chante le chœur pendant leur prestation: «Je ne reconnais plus mes dix doigts.»

L’intensité des regards et des sourires avant de monter sur scène et l’excitation qui remplit l’air d’électricité à ce moment-là permettent d’oublier les discussions contingentes, triviales et parfois pénibles des groupes WhatsApp (sur les cloques, les habits, les horaires, etc.).

Très vite dès les mois précédant la Fête, j’ai constaté à quel point le mot «figurant» se mue en mot de passe, en clé d’un coffre-fort: les gens se parlent avec une facilité déconcertante, les liens se tissent. Comme si les Veveysans (ordinairement qualifiés de «pâtés froids») se muaient tout à coup en chaleureux gens du Sud, s’intéressant, questionnant, échangeant, s’enthousiasmant, riant. Et guinchant: dès l’ouverture de certains caveaux, plus d’un mois avant le début du grand raout, nombre d’entre eux ont déjà plus qu’entamé les réjouissances, «parce qu’il faut profiter avant d’avoir 20'000 spectateurs par soir». Depuis que les répétitions ont débuté dans l’arène, les figurants se congratulent, les spectateurs viennent nous féliciter.

«Je t’aime, la terre»

La magie opère même chez les récalcitrants. Amélie a embarqué toute sa famille dans l’aventure. Si la petite dernière est enthousiaste, sa préado – Charlotte –, qui ne porte que des pantalons, enrageait de devoir enfiler une robe pour son tableau de la Saint-Martin. Mais, à la deuxième répétition en costumes, «enfin les enfants comprennent pourquoi ils ont passé du temps sous une tente, raconte leur mère sur Facebook. Et quand Daniele nous dit «Bonne nuit, Vevey», Charlotte se tourne et me dit: «Tu sais, maman, je commence à aimer.» Ça n’a pas de prix.»

«On peut aimer le rock et «Le Ranz des vaches». Il ne s’agit pas seulement de folklore d’une région, mais d’un appel au bétail qui porte en lui l’attachement atavique et ancestral à la terre, qui fait résonner les notions d’identité et de culture»

De mon côté, mon fils est monomaniaque du foot. Une passion dévorante. Quelle n’a pas été ma surprise qu’il soit à deux doigts de préférer manquer le foot qu’une répétition! Devant le tableau des marins, il s’est exclamé: «Maman, c’est tellement beau que j’ai envie de pleurer!» Et aussi ému devant «Le Ranz des vaches». Comme moi. J’ai été longtemps active dans le milieu des musiques actuelles et j’ai même officié dans un groupe de rock garage sixties. Mais je revendique que l’on peut aussi aimer «Le Ranz des vaches». Parce qu’il ne s’agit pas seulement de folklore d’une région, mais d’un appel au bétail qui porte en lui l’attachement atavique et ancestral à la terre, qui fait résonner les notions d’identité et de culture. «Je suis né quelque part, laissez-moi ce repère ou je perds la mémoire», chantait Maxime Le Forestier. La Fête des Vignerons encense aussi ce lien de l’être au sol qui l’a porté et à la nature, notamment quand le chœur chante le refrain de «L’Hymne à la terre»:

«La vie est éphémère
et tu es éternelle.
Par-delà les frontières,
retour à l’essentiel:
Je t’aime, la terre.»


Notre dossier spécial consacré à la Fête des Vignerons

Créé: 16.07.2019, 06h56

Tout au long de l’année écoulée, les suppléments de «24 heures» dédiés à la Fête des Vignerons ont donné la parole à des participants dans la rubrique «Moi figurant». Aujourd’hui, c’est notre journaliste du bureau de Vevey qui s’y colle.

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