Les rivières vaudoises atteignent un degré mortel

CaniculeLes records de 2003 ont été battus et font craindre le pire pour nos cours d’eau, surchauffés. Sans pluie continue, les poissons et l’irrigation des champs sont menacés

Au centre de Moudon, les algues prolifèrent en surface de la Broye, privant les poissons d’un oxygène précieux.

Au centre de Moudon, les algues prolifèrent en surface de la Broye, privant les poissons d’un oxygène précieux. Image: Olivier Allenspach

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Mardi, la capricieuse Venoge et ses puissants détours dépassaient les 24 °C, alors qu’elles avoisinent plutôt les 17 °C en été. Et avec un bien modeste débit d’un demi-mètre cube par seconde. Même constat pour la Menthue, la Promenthouse et de nombreux cours d’eau. Ce n’est pas encore la mi-juillet et les records de 2003 – l’un des pires mois d’août jamais vécus par les rivières vaudoises – sont déjà pulvérisés. Depuis dix jours, le manque d’eau fait grimper les températures, tandis que la chaleur fait s’évaporer l’eau. «C’est un cercle vicieux», regrette un pêcheur, dégoûté.

Ils sont d’ailleurs rares à taquiner la truite: les poissons sont dans un état léthargique, cherchent désespérément un bas-fond un peu plus frais ou quelques rochers ombragés. Il n’y a plus rien dans plusieurs affluents, à leur seuil minimal. A l’heure actuelle, c’est la Broye, large rivière canalisée, qui inquiète le plus. Elle a dépassé les 27 °C, une température déjà qualifiée de «létale» pour les salmonidés, qui risquent de ne plus résister longtemps. Au niveau de Moudon, la surface est couverte d’algues vertes qui pullulent avec la chaleur, pompant l’oxygène des poissons en journée, quand ils en ont le plus besoin. Les survivants se réfugient en aval, ou se laissent dériver vers le lac.

Le problème, c’est aussi le manque de précipitations. «On observe des hausses de température chaque été, explique le professeur Jean-François Rubin, enseignant à l’UNIL et président de la Maison de la Rivière. Mais cette année, il y a les effets du réchauffement climatique, sans début d’été humide.» Alors qu’entre 2009 et 2011, des printemps pluvieux avaient permis de limiter les dégâts estivaux. Les inondations de début mai, trop fortes pour être assimilées dans le sol, ne sont déjà plus qu’un souvenir. «Les eaux s’acheminent de plus en plus vite dans les cours d’eau. Compte tenu de l’imperméabilisation des sols, les pics de débit sont du coup de plus en plus marqués», explique Frédéric Hofmann, conservateur cantonal de la pêche et des milieux aquatiques.

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A ce stade, il faudrait un revirement complet de la météo pour éviter aux rivières de se retrouver sur leur lit de mort. «L’été est encore long, relativise Frédéric Hofmann. Mais là, il faudrait au moins deux semaines de pluie pour renverser la vapeur.» A la rigueur, un épisode nuageux prolongé pourrait atténuer les changements brutaux de la température des eaux. Mais sans plus. Les orages attendus ce mercredi, eux, ne changeront vraisemblablement rien. Localement, l’eau risque de rebondir sur le sol trop sec, voire de raviner des cultures qui n’auraient pas assimilé leurs pesticides, déversant un dangereux cocktail dans les cours d’eau.

Grands risques pour la faune

La moindre pollution serait catastrophique. «En période de sécheresse, tout est exacerbé. Même une petite pollution est directement concentrée dans des eaux peu profondes», reprend Jean-François Rubin. Qui ajoute que, en cas de problème, toute la macrofaune de la rivière est atteinte, pas seulement les poissons visibles.

«Si ça se poursuit, on pourrait avoir une mortalité massive sur certains tronçons et pour certaines espèces», craint le conservateur Frédéric Hofmann. En 2003, 85'000 poissons morts avaient été dénombrés en Suisse. Un chiffre sans doute en dessous de la réalité. La chaleur augmente le risque de maladies, qui se développent dès que le baromètre atteint 15 °C en rivière. On parle surtout de la rénale proliférative, une infection parasitaire qui peut tuer jusqu’à 90% d’une population d’ombles ou de truites.

«Lorsqu’une classe d’âge est touchée, il faut ensuite jusqu’à quatre ans pour retrouver un cycle complet, rappelle Eric Chatelanat, de l’association Broye source de vie. Après 2003, la rivière a mis cinq à six ans à se remettre. Le poisson reviendra, mais il faudra sans doute reprendre de zéro certains programmes de réintroduction.»

Le problème, c’est que le canton cumule les secteurs particulièrement exposés. Selon la Confédération, dont le dernier bilan remonte à vendredi, les rivières dépendant des régions alpines s’en tirent plutôt bien. Ce n’est pas le cas pour le Plateau, qui est partout en dessus des normes saisonnières. Ni pour le pied du Jura, dont le sol calcaire souffre rapidement du manque de pluie.

Quant aux nappes phréatiques, elles ne connaîtraient pas de problème en l’état, selon l’Office fédéral de l’environnement. Sur Vaud, le recul manque encore pour dresser un bilan de la situation.

Que faire? «Prier», soupire un pêcheur. «Nous verrons semaine après semaine, conclut Frédéric Hofmann. Nous ne pouvons pas encore dire s’il y a besoin de prélever des poissons sur certains tronçons.» Impossible d’intervenir sur les 6000 km de cours d’eau du canton. Il s’agira de cibler les espèces menacées (l’ombre dans la Venoge, le spirlin ou le chabot), et d’en déplacer les géniteurs.

Vendredi, le Canton doit surtout prononcer un avertissement aux agriculteurs. Sans changement, une interdiction générale de pompage des rivières sera prononcée, avec possibilité de dérogation. Une mesure rare, qui tombe mal. «On a réussi à maintenir une humidité constante jusqu’à présent, explique Olivier Coucet, agriculteur à Corcelles-près-Payerne. Sans eau et avec 35 °C, on risque d’avoir de sérieux problèmes. Les pommes de terre doivent maintenant aller à maturité, et c’est une culture qui doit être irréprochable.» (24 heures)

Créé: 08.07.2015, 06h58

Protection

Des arbres pour diminuer les degrés

Face au réchauffement des rivières, des pistes de solution existent. Pour la Broye, l’idée est de créer des bassins de rétention, de développer des réserves pour les mois difficiles. Un projet de petit barrage en aval est à l’étude. Il s’agit aussi d’économiser de précieux degrés dans la rivière. Un premier projet – nommé Climarbre – a été conclu en 2012 sur le Boiron. L’idée: arboriser au maximum les rives au moyen de feuillus indigènes. La baisse de la température de l’eau a été de 1 à 2 degrés. Pour un poisson, c’est déjà beaucoup…

L’arborisation, doublée d’un élargissement de l’eau et d'un travail sur le fond, fait maintenant partie du plan cantonal de renaturation des rivières. Une vaste planification qui se heurte toutefois à de réelles difficultés sur le terrain. A commencer par les moyens nécessaires pour ces projets à grande échelle, et la nécessité de négocier avec les propriétaires fonciers. A ce stade, le but est de cibler les rives en propriété publique.

E.L.B.

Ça chauffe, mais moins, dans les lacs

L’Office fédéral de l’environnement annonce la couleur: il ne mesure pas la température des lacs suisses, parce que celle-ci «varie fortement en fonction du site de mesure». Comprenez selon la profondeur et l’éloignement à la rive.

Il y a tout de même quelques mesures disponibles dans le Léman, grâce à la sonde de l’EPFL près de Buchillon et à celle contrôlée au milieu du lac par la Commission internationale pour la protection des eaux du Léman (CIPEL). La première donne des valeurs heure par heure. Depuis lundi dernier, la température à moins 1 mètre oscille ainsi entre 21°C la nuit et 26°C la journée. Audrey Klein, secrétaire générale de la CIPEL, indique pour sa part que le dernier relevé, le 29 juin, indiquait en moyenne 20,5°C pour la zone entre 0 et -5 mètres. Selon Brigitte Lods-Crozet, hydrobiologiste à la Division cantonale de l’environnement, 21°C étaient affichés le 3 juillet à la surface du lac de Joux. L’équipe basée à Yverdon-les-Bains de la Brigade du lac de la police vaudoise a pour sa part noté lundi 28°C au large. La zone sud du lac de Neuchâtel a tendance ces jours à devenir trouble. «Je n’ai pas noté ce phénomène dans le Léman, au contraire, lance Audrey Klein. Les eaux sont étonnamment transparentes, c’est idéal pour se baigner. On peut juste recommander aux familles avec des enfants très jeunes d’éviter les eaux stagnantes quand elles sont aussi chaudes.»

J.DU.

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