Pas si simple de se passer du glyphosate

AgricultureDeux agriculteurs conventionnels témoignent de leur envie de se passer de l'herbicide contesté et des difficultés pour y arriver.

Agriculteur conventionnel à Vuarrens dans le Gros-de-Vaud, André Staudenmann tente de réduire au maximum son utilisation de glyphosate en utilisant par exemple pour désherber des outils comme cette herse étrille rotative.

Agriculteur conventionnel à Vuarrens dans le Gros-de-Vaud, André Staudenmann tente de réduire au maximum son utilisation de glyphosate en utilisant par exemple pour désherber des outils comme cette herse étrille rotative. Image: Odile Meylan

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Dans l’agriculture, après les polémiques autour du prix du lait et de l’élevage des cochons, voici celle autour de l’usage du glyphosate. Un herbicide notamment commercialisé sous le nom de Roundup par la société Monsanto, soupçonné d’être cancérogène et dont l’Union européenne vient de prolonger l’autorisation d’utilisation pour cinq ans. «C’est fou comme ces temps tout le monde se mêle de notre travail et sait ce qu’il faut faire, constate Claude Bocion, agriculteur à Bournens. Mais la réalité est plus complexe que les belles théories.»


A lire l'édito: Moins de paysans et davantage d’experts

Pour commencer, et contrairement à ce que l’on peut imaginer, il n’existe pas de «mur du glyphosate» entre les agriculteurs bio et les conventionnels. Si certains de ces derniers utilisent effectivement ce produit contesté sans se poser de questions, des exemples comme Claude Bocion ou son collègue André Staudenmann à Vuarrens révèlent qu’on peut essayer de limiter, voire de supprimer son utilisation de glyphosate sans être certifié bio pour autant.

Convictions personnelles

Un choix que ces hommes de la terre font par principe de précaution, mais aussi et surtout par conviction personnelle. «Je limitais déjà mes utilisations depuis une quinzaine d’années; depuis que l’on suspecte des effets mutagènes et cancérogènes, explique André Staudenmann. Mais j’ai vraiment eu le déclic lorsque j’ai appris que le glyphosate était aussi reconnu comme antibiotique. Cela signifie qu’il tue aussi les bactéries et donc qu’il est très néfaste pour la santé de mes sols.» «Mais ce n’est pas simple de s’en passer», poursuit et complète Claude Bocion, qui a fortement réduit sa consommation en remplaçant les traitements systématiques par des interventions ponctuelles et ciblées. «Parce que cette «charognerie» de produit est quand même bien facile d’utilisation et très efficace.»

Le glyphosate, tous deux le connaissent depuis le temps de leur premier semis. «Mais, à l’époque, ce n’était pas un problème. À 80 francs le litre, on ne l’utilisait que quand on en avait vraiment besoin.» Depuis, son prix a été divisé par dix et son utilisation s’est largement répandue, jusqu’à devenir la plus utilisée dans le monde. Résultat, une récente étude mandatée par la Confédération a révélé que des traces de glyphosate étaient présentes dans 40% des denrées alimentaires vendues en Suisse.

«On passe pour les méchants»

«Dans l’esprit des gens, on passe donc de nouveau pour les méchants. Mais ce que personne ne dit, c’est que ce taux est lié à la grande part de produits importés dans nos assiettes», rappelle André Staudenmann. De nombreux pays, notamment d’Europe de l’Est, autorisent en effet le traitement des céréales au glyphosate juste avant la récolte, pour achever leur mûrissement. Une pratique strictement interdite en Suisse, où seule l’utilisation comme désherbant entre deux cultures est autorisée.

Si la Suisse se montre plus restrictive – et les deux professionnels s’en réjouissent – elle n’en a pas moins inventé une situation ubuesque. Dans le but de protéger la structure des sols et limiter l’érosion, la Confédération subventionne les agriculteurs qui arrêtent les labours. Problème: cet arrêt les prive de leur outil le plus efficace contre la prolifération des mauvaises herbes. L’effet pervers survient alors: pour éliminer ces dernières, beaucoup se tournent vers l’alternative la plus efficace et la moins coûteuse: l’utilisation de glyphosate. «On se retrouve donc à subventionner des méthodes de travail polluantes et même indirectement Monsanto», tempête Claude Bocion.

Responsable du secteur Paiements directs à l’Office fédéral de l’agriculture, Laurent Nyffenegger reconnaît l’existence de cette problématique: «C’est pour cela que nous avons fixé une limite d’utilisation maximale de 1,5 kg de glyphosate par hectare pour les agriculteurs participants au programme non-labour.» Et de rappeler également l’existence d’une prime supplémentaire de 400 fr./ha dont peuvent bénéficier les exploitants renonçant complètement à l’utilisation d’herbicides.

Solutions pas évidentes

Car des solutions existent pour à la fois arrêter les labours et ne pas utiliser de désherbants chimiques. Mais là encore, le «yaka» ne suffit pas.

«Il m’a fallu plus de cinq ans pour arriver à maîtriser les techniques du faux semis ou des cultures compagnes, explique André Staudenmann. Pour détruire mécaniquement les mauvaises herbes, j’aimerais désormais m’acheter une herse-étrille rotative, qui coûte 27 000 fr. Mais en rapportant ce montant à un traitement au glyphosate qui me coûte une soixantaine de francs, il va en falloir des utilisations avant de rentrer dans mes frais. Et si, comme on peut le craindre, le marché des produits agricoles s’ouvre en 2022, je ne retrouverai jamais mon investissement.»


Découverte faite en Suisse

Le glyphosate a été découvert dans les années 1950 par le chimiste suisse Henri Martin. Son nom est une contraction des dénominations de ses constituants: l’acide aminé glycine et le phosphonate, un composé organique contenant du phosphore et du carbone.

Ce n’est toutefois qu’une dizaine d’années plus tard que la société américaine Monsanto a découvert son pouvoir herbicide et mis au point la recette du produit commercial Roundup, commercialisé depuis 1974.

Suite à l’expiration du brevet en 2000, le glyphosate est désormais commercialisé sous différents noms commerciaux par plus de 40 sociétés.

En 2015, l’Organisation mondiale de la santé l’a classé comme «pouvant endommager l’ADN et probablement cancérogène».

Créé: 08.12.2017, 06h43

Des techniques alternatives mécaniques, culturales ou avec d’autres produits

Le désherbage mécanique
Si un agriculteur veut se passer à la fois de labour et de glyphosate dans ses cultures, il peut lutter contre la prolifération des mauvaises herbes de différentes façons et notamment de manière mécanique. Par arrachage à la main, évidemment, mais aussi en employant des outils spécifiques comme des herses à bêches roulantes ou des herses-étrilles qui ne travaillent le sol que sur ses premiers centimètres. Les mauvaises herbes peuvent également être brûlées par la chaleur, mais cette technique n’est pas utilisable à grande échelle.

Les techniques culturales
Pour lutter contre les mauvaises herbes, il est aussi possible de leur «griller la priorité» ou, au contraire… de les favoriser. La première technique est celle des cultures compagnes, qui fonctionne particulièrement bien pour le colza. L’agriculteur sème ses graines à l’automne, accompagnées d’autres qui ont pour mission de germer rapidement, d’occuper le terrain et de protéger le sol durant l’hiver. Mais comme elles ne survivront pas au froid, elles laisseront le champ libre à la culture initiale au printemps. Problème: des températures basses en hiver sont indispensables pour la réussite de l’opération.



La seconde méthode, dite du faux semis, consiste à laisser pousser les mauvaises herbes après la récolte. Une fois qu’elles se sont épanouies, l’agriculteur les déracine mécaniquement par un travail du sol à faible profondeur et les laisse sécher à même le sol. Pour fonctionner, cette méthode a donc, elle, besoin d’automnes secs.

Les utilisateurs de ces deux techniques doivent toutefois être conscients qu’en fonction des conditions météorologiques ou d’interventions inadaptées, elles peuvent avoir exactement le résultat inverse de celui recherché, à savoir une prolifération de mauvaises herbes.

Les produits
L’utilisation d’autres produits chimiques constitue enfin une alternative à l’usage du glyphosate; mais elle n’est pas forcément plus souhaitable. Des recherches sont en cours pour mettre au point des désherbants naturels mais rien de très concluant n’existe encore. Enfin, un de nos interlocuteurs rappelle que l’acide sulfurique est un désherbant très efficace et qui se dégrade très rapidement. Mais sa dangerosité induit l’interdiction de son utilisation.

Quelques chiffres

2000


En tonnes, la quantité de substances phytosanitaires épandues chaque année en Suisse, dont 85 à 90% par l’agriculture (7 kg par an et par hectare cultivé).

300


En tonnes, la quantité de glyphosate utilisée chaque année en Suisse, ce qui en fait le pesticide dont l’utilisation est la plus répandue.

100


Le nombre de substances actives répertoriées dans des échantillons récents de cinq cours d’eau de taille moyenne du Plateau suisse.

49,90


En francs, le prix d’un bidon de 5 litres de glyphosate. De quoi traiter deux hectares de mauvaises herbes annuelles ou un de mauvaises herbes vivaces.

Source: Plan de réduction des pesticides en Suisse, mai 2016, et www.sintagro.ch

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 6

Publié le 19 septembre 2018.
(Image: Bénédicte) Plus...