Des spéléologues sur les traces d’un crime de 200 ans

Vallée de JouxAlors qu’ils tentent de relier le réseau de la Grotte aux Fées à un puits du Risoux, les spécialistes ont exhumé des restes humains mystérieux.

Les spéléologues romands dégagent ce puits naturel du Risoux à, actuellement, près de 90 m sous la surface. Un travail délicat, qui conjugue histoire locale et exploration du vaste sous-sol du Nord vaudois.

Les spéléologues romands dégagent ce puits naturel du Risoux à, actuellement, près de 90 m sous la surface. Un travail délicat, qui conjugue histoire locale et exploration du vaste sous-sol du Nord vaudois. Image: Patrick Deriaz

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Sans le savoir, la joviale équipe affairée avec ses pelles et ses pioches au fin fond de l’immense Risoux allait tomber sur les restes d’un funeste fait divers, oublié depuis plus de deux siècles. Une véritable «affaire classée», à l’image de ces enquêtes de police restées ouvertes, sans coupable ni conclusion, et archivées dans l’attente d’un rebondissement hypothétique.

Celui-ci est intervenu durant l’été 2015. Dans un recoin perdu du massif forestier de la Vallée, un rassemblement des clubs romands de spéléologues excave depuis des mois une cavité naturelle, dont le puits principal atteint désormais 50 m, dans l’espoir de trouver un passage vers le vaste réseau souterrain des grottes de Vallorbe.

L’exploration de ces galeries est en plein boom. En quelques années à peine, ce qui n’était qu’une petite cavité ouverte aux touristes, la Grotte aux Fées, s’est transformée en un labyrinthe captivant de 30 km, vestige sans doute d’une grande rivière disparue (voir ci-contre). qui semble venir droit du massif de la Vallée.

Creusant la Baume du Risoux donc, les passionnés sortent tout ce qui y a discrètement été précipité depuis des siècles. «Des gravats, des déchets, de vieilles chaussures, des cartouches datant peut-être des Bourbakis, des restes de pique-nique… énumère Sébastien Pittet, spéléologue à la tête de l’exploration du réseau. Et surtout des carcasses. De vaches et de porcs. Visiblement les paysans du coin venaient faire boucherie ici et se débarrassaient des restes.» S’y ajoutent un hérisson, un chevreuil conservant des restes de chevrotine dans le dos, un chien…

Mais un jour, en triant les ossements dégagés à plus de 50 m de la surface, apparaissent des restes qui tiennent plus de l’être humain que du bétail. Un fémur, un métatarse et un tibia, que le biologiste de l’équipe, le Neuchâtelois Michel Blant, attribue à un individu adulte.

La découverte est aussitôt annoncée à la gendarmerie du Sentier, qui commence à éplucher les vieilles affaires. C’est finalement un des spéléologues, rat de bibliothèque, qui émet l’hypothèse la plus séduisante: et si on avait retrouvé «l’homme perdu»?

Contrebande sous Napoléon

L’affaire remonte à 1806, d’après plusieurs sources compilées par Rémy Rochat, historien des Charbonnières. Le fait divers avait marqué la Vallée et nourri plusieurs légendes, surtout utilisées pour effrayer les enfants. On est alors en plein blocus continental. Napoléon surtaxe les importations de textiles en France. La contrebande, notamment à la Vallée, est en plein essor.

Parmi tous ces forestiers, paysans et gens modestes qui s’essaient de temps à autre à l’exercice, un certain Meylan, ou Reymond, y réussit plutôt bien et finit par s’attirer les foudres des contrebandiers français. Un beau matin, deux d’entre eux, se prétendant honnêtes Bourguignons, viennent demander son aide pour passer le Risoux. On ne reverra jamais ce père de famille, dont les quatre enfants mendieront pendant des années en invoquant la mémoire de «l’homme perdu».

A-t-il été réellement jeté dans la baume, comme le supposent les spéléologues? Rémy Rochat est prudent. «Dans ce cas, où est passé le reste du squelette? En fait, toutes les disparitions ne laissaient pas forcément de traces écrites. Ce pourraient être les restes de n’importe qui, peut-être même jetés par une bête. On peut tout imaginer.»

C’est que les légendes ne manquent pas autour de cette fameuse baume. Les bergers l’évitaient et se passaient le mot pour que le cheptel ne disparaisse pas dans le gouffre. On le disait aussi utilisé par les contrebandiers désespérés, qui s’y débarrassaient de leur magot en cas de danger. Une fois même, racontent les Combiers, c’est un douanier qui y aurait été précipité par les malfrats.

Troisième fois

En Suisse, c’est la troisième fois seulement que les réseaux souterrains livrent des os humains. A ce jour, des restes de l’âge du fer ont été mis au jour au Tessin, des ossements datés de la période romaine en Valais, et de la préhistoire à Neuchâtel et dans le Jura.

Mais, pour l’heure, les ossements du Risoux conservent une part de mystère. Faute de budget, aucune analyse au carbone 14 n’est envisagée. Il reste toutefois au fond de la baume encore 15 m de sédiments à excaver, estiment les spécialistes, qui n’excluent pas de tomber sur d’autres ossements appartenant au disparu. Voire, plus profond encore, un élan ou un autre animal préhistorique.

Sur ce point, les spéléologues habitués au réseau de Vallorbe cherchent encore ce qu’ils appellent le «cimetière des ours»: en 2004, ils découvraient près de la sortie, aux Fées, un véritable gisement d’ossements d’ours des cavernes. Seul hic, les restes de ces vénérables plantigrades endormis il y a bien 12 000 ans ont visiblement été charriés par des écoulements venus de l’aval du réseau. Leur origine, et donc celle d’une ancienne entrée, est toujours inconnue. Dans le Risoux, les recherches reprennent en juin. (24 heures)

Créé: 22.04.2017, 09h09

Le plus grand réseau du Jura

Sous le Jura se cache un labyrinthe peu connu et fascinant. «Après la découverte de ce passage à la Grotte aux Fées, en 2008, on a continué à avancer pas à pas», explique Sébastien Pittet, informaticien et spéléologue passionné à la tête du groupe d’exploration du réseau des Fées. C’est que la progression, à 300 mètres sous la surface, dans des eaux glaciales et dans des siphons étroits, s’est révélée difficile et lente. «On documente tout, avec une cartographie la plus précise possible, poursuit le spécialiste. On met aussi des capteurs pour étudier les crues. Mais, au bout d’un moment, il nous fallait des heures et des heures de progression pour faire quelques mètres de plus que la dernière fois.»

Les passionnés se mettent alors à chercher d’autres entrées en surface, simplement en cherchant, dans la forêt enneigée, d’éventuelles zones fondues par les infiltrations d’air souterrain. Peu à peu, l’exploration reprend, pour atteindre plus d’une trentaine de kilomètres de galeries s’enfonçant vers la France et le Risoux. «A ce jour, c’est le plus grand réseau du Jura, et ça continue, poursuit, enthousiaste, Sébastien Pittet. On se demande maintenant ce qui a pu creuser ces galeries impressionnantes. Peut-être une ancienne rivière souterraine, ou alors un ancien affluent du Doubs.»

Reste que l’aventure piétine pour l’heure, faute de nouvelles entrées. Les espoirs des clubs romands, associés, reposent désormais essentiellement sur l’excavation de la Baume du Risoux. Côté français, les spéléologues misent sur le puits de la Gentille Vieille, toutefois plus difficile à explorer.

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