La statistique des emplois communaux fâche les Vaudois

Chiffres contestésPoliticiens et administration cantonale mettent en doute une récente étude qui montre une baisse de l’emploi communal en Suisse, sauf dans le canton de Vaud.

La publication de l’étude sur les cantons et les villes suisses a surpris le monde politique, qui s’interroge sur la validité des chiffres avancés.

La publication de l’étude sur les cantons et les villes suisses a surpris le monde politique, qui s’interroge sur la validité des chiffres avancés. Image: Gérald Bosshard

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Oui ou non, le canton de Vaud a-t-il vu le nombre de ses employés communaux grimper d’un bon tiers en douze ans, alors que le reste de la Suisse (19 cantons sur 26) enregistrait une diminution de ces effectifs? Dix jours après la publication de l’étude réalisée par la base de données des cantons et des villes suisses (BADAC), le monde politique vaudois et l’administration cantonale sont en émoi. Mardi dernier, le Grand Conseil s’est saisi de la question par une interpellation du groupe libéral-radical, qui a demandé au Conseil d’Etat de se prononcer sur «la validité» de ces chiffres.

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Pour Jean-Marie Surer, président du groupe PLR, «si les données sont justes, la situation est extrêmement préoccupante». La statistique BADAC laisse le monde politique incrédule pour deux raisons au moins: malgré quelques échecs retentissants, les fusions de communes ont été assez nombreuses dans la période sous observation. D’autre part, la majorité de droite du Grand Conseil a plutôt prôné la doctrine du «moins d’Etat».

Mais, avant d’exploiter politiquement ces données, la prudence reste de mise. Car, pour Laurent Baillif, député socialiste et syndic de Vevey, favorable à un approfondissement de l’étude, celle-ci «compare des pommes et des poires». L’ancien secrétaire général de l’Institut de hautes études en administration publique (Idheap), dont dépend la BADAC, sait de quoi il parle: il a assisté à la création de la base de données. Et au manque de moyens scientifiques dont elle dispose: «La BADAC dépend entièrement des chiffres qu’on lui fournit et elle a peu de ressources. Son mérite est de montrer les grandes tendances, dans un contexte suisse misérable en matière de statistiques.» Laurent Baillif relève tout de même une hausse constante du nombre des employés communaux dans les registres de la Caisse intercommunale de pensions.

Son collègue lausannois, le Vert Daniel Brélaz, a des critiques encore plus directes envers l’institut universitaire: «Les analyses de l’Idheap sont simplistes. Par exemple, l’institut vient de classer Lausanne au 4e rang des villes suisses qui maîtrisent le mieux leurs finances, alors qu’un an auparavant nous étions au fond du classement. La seule recapitalisation de la caisse de pensions communale explique ce changement. Mais, pour une comparaison intercantonale fine, il faudrait faire une investigation sérieuse, qui coûte trop cher…»

Maîtriser la masse salariale

Le conseiller municipal socialiste morgien Eric Züger nuance. En charge des finances de sa ville, il admet qu’il n’est pas facile pour une Commune – qui plus est d’une certaine importance – de contenir sa masse salariale: «Lorsque la collectivité demande des crèches, il y a des exigences sur la qualité des personnes formées et sur les effectifs pour entourer les enfants. La population veut aussi du parascolaire et davantage de sécurité. Or, on ne peut pas faire toujours plus avec moins. Lorsque la Commune économise sur un poste (informatique par exemple), il faut parfois sous-traiter pour compenser.» Sans parler d’une tendance lourde, le transfert régulier de charges cantonales vers les communes.

Pour une part (17%), la hausse des effectifs des emplois communaux est due à l’augmentation de la population, qui implique forcément davantage de services publics de proximité (voirie, police ou toute autre prestation qui dépend de la Commune). Responsable de la BADAC et chef de projets à l’Idheap, Christophe Koller estime justement que l’évolution à la hausse des emplois communaux n’est pas forcément négative: «Ces chiffres montrent le dynamisme du canton au niveau local et attestent du rattrapage que Vaud a dû opérer après des années de disette. Le renforcement du réseau des hautes écoles et des crèches, mais aussi de la justice et de la police, ont eu une influence sur l’emploi dans le secteur public. Tout cela est plus que plausible. Une étude plus détaillée des résultats au niveau des communes et des cantons est d’ailleurs en cours.» (24 heures)

Créé: 23.03.2015, 06h51

«La statistique n’est qu’un reflet»

Au croisement du monde politique et de celui de la statistique, Aline Dupontet, députée socialiste et statisticienne, apporte un éclairage précieux. Elle fait valoir qu’une enquête comme celle de la BADAC (base de données des cantons et des villes suisses) est tributaire des informations qui émanent du terrain. Ces dernières peuvent être incomplètes ou incorrectes, selon la définition choisie.

La députée salue l’existence même de la statistique BADAC: «A ma connaissance, cette base de données est la seule de ce type en Suisse», observe-t-elle. Pour elle, il faut comprendre la difficulté qui consiste à uniformiser des données qui peuvent être à la base très différentes: «Le statisticien doit travailler les données pour obtenir des résultats plausibles. Or, ce travail fin dépend de la qualité des informations fournies par la ou les sources.»

Il s’agit d’un processus dans lequel le scientifique tend à se rapprocher le plus possible de la réalité sans jamais pouvoir l’atteindre de manière absolue: «Le statisticien ne peut être totalement exhaustif, poursuit Aline Dupontet. Il ne faut pas oublier que la statistique est un reflet de la réalité et non la réalité elle-même.»

Une méthode, deux problèmes

Chargé d’ausculter le dossier, Statistique Vaud (le bureau spécialisé de l’administration) relève un problème méthodologique dans l’étude incriminée. En effet, l’évolution du nombre d’équivalents plein-temps (EPT) dans les communes est difficile à décrire entre 2001 et 2012, puisqu’en 2011 la manière de compter a changé.

La BADAC se base sur les données de l’Office fédéral de la statistique (OFS). De 2001 à 2010, les emplois ont été répertoriés à l’enseigne du Registre des entreprises, qui prenait en compte un emploi dès le moment où une personne était occupée au moins six heures par semaine. Avec la nouvelle formule de l’OFS, la STATENT (statistique structurelle et démographique des entreprises) enregistre comme un emploi tout job qui rapporte plus de 2300 francs par… année. Compte tenu de ces différences, Statistique Vaud considère comme «limite» le fait de comparer les données dans le temps.

Le rating entre les cantons souffrirait d’un autre défaut.
«Dans la plupart des cantons suisses, les postes d’enseignant étaient avant tout payés par les communes avant de devenir du ressort du Canton, explique Mathieu Gunzinger, de l’OFS. Or, cela n’a pas été le cas pour le canton de Vaud, qui payait ses profs à 50-50 entre les communes et l’Etat.»

De ce fait, les communes des autres cantons de Suisse ont enregistré un recul important de leur nombre de postes lorsque les emplois des maîtres d’école ont été pris en charge par le Canton, tandis que les communes vaudoises n’ont été soulagées que de la part qui leur incombait jusqu’en 2004. La comparaison intercantonale serait donc faussée par ce phénomène, faisant apparaître de fortes baisses
des emplois communaux dans la plupart des cantons et une diminution moindre sur Vaud.

Le chargé de recherche Christophe Koller, qui a chapeauté l’étude BADAC, en défend les conclusions. Il indique que la rupture de calcul de 2011 ne peut expliquer qu’un tiers de la variation des emplois communaux dans le canton de Vaud.

Quant à la question des traitements des enseignants, des recherches sont en cours: «Cette précision n’est pas disponible sur le site de l’Office fédéral de la statistique. Mais, quoi qu’il en soit, les deux biais ne peuvent expliquer la totalité de la différence entre les cantons. Je rappelle que la variation des emplois communaux pour les 26 cantons se situe à – 25%.»

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