«La Suisse, c'est notre pays maintenant»

AsileElba et Kennedy étaient à Grand-Vennes vendredi soir. Ils racontent les nuits dehors à Lausanne, leur non-statut, mais aussi la solidarité et leurs rêves.

Kennedy et Elba connaissent tous les recoins lausannois abrités du vent - ici sous le toit de la Fnac -, qui leur servent de refuge quand les solutions d’hébergement sont pleins.

Kennedy et Elba connaissent tous les recoins lausannois abrités du vent - ici sous le toit de la Fnac -, qui leur servent de refuge quand les solutions d’hébergement sont pleins. Image: Florian Cella

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«L’Afrique ne peut plus rien pour nous, on est là maintenant.» Kennedy* lâche la phrase comme une évidence. Elba* opine du chef. Rencontrés mardi dans un café lausannois, les deux jeunes hommes, 27 et 24 ans, ont accepté de nous raconter leur quotidien de migrants sans-abri et les raisons qui font qu’ils se soustraient à la procédure EVAM.

Vendredi soir passé, le Nigérian et le Guinéen ont dormi dehors, alors que la bise noire soufflait son air glacial. Ils faisaient partie du groupe qui prévoyait de passer la nuit au Collège de Grand-Vennes, mis dehors par la police sur ordre municipal. Dans la foulée, la Ville ouvrait tout de même 50 places supplémentaires à l’abri de la Vallée de la Jeunesse, pour une durée indéterminée. Elba a pu y trouver refuge, comme d’autres, pour plusieurs nuits. Kennedy, en revanche, a continué à dormir dehors, faute de lits suffisants. Quand nous les avons rencontrés mardi, il n’avait toujours pas trouvé d’abri pour la nuit.

Comme des animaux

«Voyez, je sens le buisson, montre-t-il en tirant sur son pull-over. C’est là que je dors. À moins d’être délogé par la police.» Elba, lui, raconte les amendes de 180 francs qu’il a reçues pour avoir dormi dehors, mais qu’il ne paiera pas, faute d’argent. Il raconte aussi la prison pour ceux qui récidivent. Et l’endurcissement: comment il a appris à ne plus avoir peur, à se cacher, à courir. Les deux hommes ont le profil des viennent-ensuite: les abris recueillent d’abord femmes, familles et enfants. Si Kennedy a laissé la priorité à son ami à l’abri samedi, c’est qu’il s’estime mieux armé pour affronter la rue, qu’il fréquente à Lausanne depuis décembre 2016. Plus âgé, plus costaud, il est presque étonné qu’on lui pose la question, tant cette solidarité est présente dans leur groupe d’amis. «Mais, en réalité, personne ne veut dormir dehors. Les buissons, c’est fait pour les animaux. Et, d’ailleurs, on nous en chasse comme des animaux.»

«Nous ne demandons pas d’être égaux aux Suisses. Nous voulons juste qu’on nous donne une opportunité de nous en sortir»

La question revient inlassablement dans leur bouche: pourquoi n’avons-nous aucun droit? pourquoi, lors des contrôles de police, sommes-nous traités comme des «non-humains»? «Nous ne demandons pas d’être égaux aux Suisses, nous comprenons que ce n’est pas possible, précise Kennedy. Nous voulons juste qu’on nous donne une opportunité de nous en sortir.»

Quand on leur a proposé de témoigner dans le journal, Kennedy et Elba ont hésité. Puis ils se sont dit qu’il fallait prendre la parole qu’on leur donnait. Aux côtés d’un des membres du Collectif New Life, qui les accompagnait à Grand-Vennes, ils prennent le temps de réfléchir à ce qu’ils veulent vraiment dire à ceux qui les liront. Ce qu’ils aimeraient? C’est avoir la possibilité de travailler. Pour se rendre utile, pour entrevoir une nouvelle vie, peut-être même étudier. «J’aime l’école, et les gens de mon pays ont du talent pour chanter ou pour jouer au foot», illustre Kennedy, en évoquant la chance que certains ont eue aux États-Unis. «Mais ici, sans documents, sans travail, c’est dur de survivre. Le fait qu’on ne donne rien à des gens comme nous rend amer.»

Elba et Kennedy, qui se sont connus dans la rue, à Lausanne, insistent sur un point: «Tous les migrants ne sont pas corrompus.» Dans leurs yeux, une envie de convaincre, mais aussi une lassitude. «Nous sommes fatigués de cette vie. Ce que nous aimerions, c’est pouvoir planter des racines pour grandir.» Dans leur fuite, ils n’avaient pas projeté de venir en Suisse. «Mais, après tout ce que j’ai traversé avant d’arriver ici, j’ai pu me rendre compte qu’il n’y aura pas de meilleure opportunité ailleurs, dit Kennedy. Et puis on est éduqués: on sait où nos gouvernements mettaient leur argent.»

Quand on leur parle de l’EVAM, où ils trouveraient un lit chaud, et de la procédure d’asile, les deux hommes s’affaissent sur leur chaise. «J’ai déposé mes papiers en Italie, je n’ai aucune chance de ne pas être renvoyé», explique Elba, rompu aux arcanes de Dublin. Une grave instabilité politique et un putsch militaire lui ont fait quitter la Guinée-Bissau en 2013. Il est arrivé en Suisse il y a six mois. Et si son pays avait retrouvé la paix, voudrait-il y retourner? «J’aurais voulu ne pas en partir, qu’il n’y ait pas la guerre, témoigne-t-il. Mais maintenant mes amis sont ici.»

Orphelins de parents et d’État

Kennedy, lui, est sur la route depuis 2012. S’il ne se présente pas à l’EVAM, c’est qu’«on ne donne jamais l’asile aux gens de mon pays». Il connaît au moins six compatriotes qui ont été renvoyés cette année, certains atteints de maladie. «J’ai fui Boko Haram, dit-il en montrant son œil droit, crevé. Mon père est mort, ma mère, je ne sais pas. Comme la plupart d’entre nous, je n’ai plus de parents.» Le jeune homme rappelle, dans un anglais précis, que c’est aux gouvernements de prendre soin des orphelins. Pas le Nigeria, pas la Guinée, «la Suisse, l’Europe, c’est ça notre pays maintenant. Nous ne sommes plus des étrangers ici.»

* Prénoms d’emprunt


Un manque de lits à Lausanne alors que le Canton peut mettre à disposition des centaines de places

Où Kennedy et Elba pourraient-ils trouver un lit et de la nourriture? Réponse: dans l’un des foyers de l’EVAM (Établissement vaudois d’accueil des migrants) gérés par le Canton de Vaud. Avec des demandes d’asile en baisse cette année, le nombre de places disponibles a augmenté. Et si l’on compte les seize abris de protection civile qui ont fermé en 2017, près de 800 lits pourraient théoriquement être mis à disposition en cas d’afflux, selon les chiffres du Service de la population (SPOP). L’EVAM accorde une aide d’urgence en nature aux personnes déboutées de l’asile comparable à celle de l’hébergement d’urgence à Lausanne.

Mais Kennedy et Elba, comme des dizaines d’autres migrants délogés vendredi de Grand-Vennes, ne veulent pas de la solution EVAM. Motif: pour en bénéficier, ils doivent d’abord s’identifier auprès du SPOP. S’ils n’avaient pas de papiers d’identité, ils seraient adressés à la police pour une identification sur la base de leurs empreintes digitales. En revanche, les différents lieux d’urgence de la ville de Lausanne permettent un anonymat relatif: les bénéficiaires y sont pris en photo et doivent présenter une pièce d’identité, mais à défaut il leur suffit de fournir un nom. Cette différence rend l’hébergement lausannois plus «sûr» pour des personnes menacées d’expulsion. C’est bien cette population qui pèse sur les structures d’accueil lausannoises, confirme le municipal Oscar Tosato (PS): «Notre dispositif d’accueil à bas seuil a toujours répondu aux besoins. Mais il y a une multitude de nouvelles demandes, des personnes qui relèvent de la procédure d’asile en Suisse ou dans d’autres pays, ou hors de la procédure d’asile et en situation illégale. Ce qui rend le nombre de places insuffisant à Lausanne.» Entre un déficit de places d’un côté et des centaines de lits disponibles de l’autre, comment régler le problème?

«On ne peut pas subventionner deux types de prise en charge qui s’adressent aux mêmes personnes»

Chargé de l’Action sociale, le conseiller d’État Pierre-Yves Maillard (PS) a décidé de créer un dépliant d’information destiné aux illégaux. Le document, qui sera traduit en plusieurs langues et distribué prochainement, rappelle que les personnes peuvent aller au SPOP réclamer une aide «sans risque d’être arrêtée dans les locaux» et qu’elles peuvent être hébergées par l’EVAM sans craindre une expulsion manu militari: «Le SPOP n’exécute pas de renvoi sous contrainte sans une notification écrite préalable.» Sauf pour les personnes ayant commis un délit pénal. «Si cette information ne suffit pas, précise Pierre-Yves Maillard, les communes concernées examineront d’autres moyens, en concertation avec l’État. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne peut pas subventionner deux types de prise en charge qui s’adressent aux mêmes personnes avec une application à géométrie variable du cadre légal. C’est la ligne que nous soutenons, sous réserve des cas de grand froid, où la priorité est de tout mettre en œuvre pour mettre chacun à l’abri.» Il rappelle aussi qu’en allant au SPOP certaines personnes pourraient obtenir «davantage qu’un accueil à bas seuil».

Pourquoi ne pas exiger une identification des personnes à Lausanne, histoire d’appliquer les mêmes standards qu’au SPOP et rendre l’hébergement de la Ville moins «attractif»? La conseillère communale Florence Bettschart-Narbel (PLR) y serait favorable: «Donner son identité n’est pas une exigence qui viole les droits de la personnalité, tout le monde doit s’identifier lorsqu’il loge dans un hôtel. Dans la vie de tous les jours, on est souvent appelé à le faire.» Le conseiller communal Benoît Gaillard (PS) doute que cela suffise: «L’option d’envoyer les personnes concernées au SPOP n’aura pas pour effet que tout le monde le fera tout de suite. Il y aurait malgré tout des gens dans la rue, la nuit, par grand froid, et alors on est dans l’urgence humaine qui appelle une réponse.» À l’extrême gauche, le conseiller communal Pierre Conscience (SolidaritéS) «rappelle que Lausanne a voté un postulat qui en fait une ville-refuge pour les migrants. Il n’est pas question de renvois forcés.» Lui demande plutôt des structures d’accueil pérennes et propose l’introduction d’une carte d’identité communale pour tous les sans-abri, sans connexion avec les données du SPOP ou de Dublin.

Quoi qu’il en soit, «il est bizarre d’avoir des centaines de lits disponibles dans le canton et une insuffisance à Lausanne, observe le géographe Étienne Piguet, spécialiste des migrations. L’accueil inconditionnel peut provoquer un effet d’appel. Pour éviter une telle situation, il est indispensable de coordonner. Un contrôle d’identité paraît nécessaire à Lausanne dans un contexte de mobilité grandissante.» Patrick Chuard

Créé: 09.12.2017, 09h21

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