La Suisse au zénith dans l’univers des exoplanètes

StockholmMichel Mayor et Didier Queloz ont reçu le Prix Nobel pour une découverte qui a révolutionné l’astrophysique. Et façonné un domaine dans lequel notre pays est leader.

L'astrophysicien vaudois en compagnie de la princesse héritière Victoria de Suède.

L'astrophysicien vaudois en compagnie de la princesse héritière Victoria de Suède. Image: AFP

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Consécration suprême pour les chasseurs d’autres mondes. Mardi soir, à Stockholm, le Vaudois Michel Mayor et le Genevois Didier Queloz ont reçu des mains du roi de Suède, Carl XVI Gustaf, le Prix Nobel de physique, récompensant la découverte d’une vie. Celle de la première planète à tourner autour d’une autre étoile que le Soleil. Débusquée par le duo en 1995, l’exoplanète 51 Pegasi b, qui orbite à plus de 50 années-lumière de la Terre, a tour à tour révolutionné l’astrophysique, chamboulé la place que pensait avoir l’homme dans l’Univers et, encore plus vertigineux, relancé l’ancestrale question d’une éventuelle vie ailleurs.

Hier secteur de niche, la traque des planètes extrasolaires est devenue l’un des domaines les plus importants en astrophysique. Une chasse dans laquelle notre pays est à la pointe: Mayor a découvert près de 10% des 4000 planètes connues et la Suisse joue les locomotives européennes (lire encadré).

Rock-stars de la semaine

Au firmament de la reconnaissance, le duo rejoint des dizaines d’autres Suisses, parmi lesquels le fondateur de la Croix-Rouge, Henri Dunant (Nobel de la paix en 1901), Albert Einstein (physique, 1921) ou encore Jacques Dubochet (chimie, 2017), qui n’est donc plus le dernier Romand «nobélisé» en date (lire encadré).

Le Pr Mayor et son ancien doctorant, devenu enseignant à Cambridge, où on lui a taillé un poste sur mesure, y ont-ils pensé à cet instant précis? Impossible à dire. Car dans une séquence portée par un protocole intransigeant et un timing millimétré, les deux lauréats, qui se partagent la récompense avec l’Américo-Canadien James Peebles, n’ont pas pris la parole. «Nous avons répété pour la cérémonie, mais je serais incapable de dire à quoi je penserai sur le coup», confiait Didier Queloz (en photo ci-dessous) quelques minutes avant de monter sur scène.

Il faut dire que l’instant en impressionnerait plus d’un. Depuis près de 120 ans, la cérémonie, qui réunit des centaines de personnes triées sur le volet, se tient immuablement le 10 décembre, date de la mort d’Alfred Nobel. Une échéance assortie d’obligations et d’un agenda digne du plus occupé des ministres. Car les deux scientifiques, véritables rock-stars de la semaine, ont enchaîné événements, rendez-vous officiels, interviews, et autres demandes d’autographes, de photos.

Retour à mardi soir. Face aux lauréats placés en arc de cercle, les proches de Michel Mayor et de Didier Queloz sont assis au deuxième rang, juste derrière la famille royale de Suède. Françoise Mayor, épouse de Michel Mayor depuis plus de cinquante ans, arbore un sourire ému. «Je suis très heureuse pour lui. Après toutes ces années, c’est une très belle consécration.»

Guy Parmelin à Stockholm

Si les deux chercheurs ont un peu plus levé la tête, ils auront reconnu le visage de Guy Parmelin. S’autorisant un rapide aller-retour avant l’élection du Conseil fédéral de mercredi matin, le chef du Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR) était invité par l’Université de Genève (UNIGE), où les deux lauréats ont connu leurs plus belles heures. C’est l’occasion de remercier les autorités fédérales pour leur soutien, indique Yves Fluckiger, recteur de l’alma mater du bout du lac, qui risque bien de se profiler dans le top 50 des meilleures universités du monde dans les prochains classements, qui font la part belle aux Nobel dans leurs critères. «Le Fonds national a fait un pari sur l’avenir en soutenant les recherches de Michel Mayor et de Didier Queloz, un secteur de niche à l’époque. Cette récompense prouve qu’ils ont eu raison.»

«C’est un joli symbole pour les chercheurs»

Présente à Stockholm pour représenter le Conseil d’État genevois, Anne Emery-Torracinta, en charge du Département de l’instruction publique (DIP), abonde dans le même sens. Se félicitant du parcours de Didier Queloz, «pur produit de l’instruction publique genevoise, où il a fait toutes ses classes», l’élue socialiste se réjouit que ce dernier, doctorant à l’époque, soit nobélisé. «C’est un joli symbole pour les chercheurs», souligne-t-elle.

Plus généralement, la recherche suisse, qui attend fébrilement l’accord-cadre avec Bruxelles, espère que ces distinctions pèseront dans les négociations et seront perçues comme le signe de l’excellence. Le temps d’une nuit où ils ont dû faire la fête de leur vie, les deux héros du jour ont probablement mis ces considérations de côté.


Le Prix Nobel, et après?

«Une fois qu’on a décroché la distinction suprême, on fait quoi?» Interrogés sur la suite de leur carrière, Michel Mayor et Didier Queloz lancent d’une seule voix: la récompense, si belle soit-elle, ne les poussera pas à l’oisiveté. Au contraire. Dans moins d’une semaine, Didier Queloz s’envole pour la base de lancement de Kourou, en Guyane, d’où décollera Cheops, acronyme de Characterising Exoplanet Satellite, mission dont il est le directeur scientifique. Cheops est la première mission de l’Agence spatiale européenne (ESA) à être pilotée par la Suisse. Fort d’un budget total de plus de 100 millions de francs, ce télescope spatial, réalisation essentiellement helvétique, a été conçu pour mesurer le rayon d’exoplanètes déjà connues. «Si nous connaissons le rayon et la masse d’une planète, nous pouvons en mesurer la densité, et donc connaître sa nature, précise Willy Benz, directeur de l'Institut de physique de l'Université de Berne et responsable principal de la mission. Nous connaissons aujourd’hui plus de 4000 planètes extrasolaires, il est temps de savoir de quoi elles sont précisément constituées. Cheops va nous permettre de savoir s’il s’agit de planètes rocheuses, gazeuses ou encore gelées.»

Fait notable, contrairement aux autres missions de l’ESA, dont les données filent tout droit au centre allemand de Darmstadt, celles de Cheops, qui auront transité par l’Espagne, seront envoyées à l’Observatoire de l’Université de Genève, à Versoix.

De son côté, Michel Mayor ne compte pas non plus se reposer sur ses lauriers. Responsable de nombreux projets et de missions de pointe grâce à son poste de professeur honoraire à l’alma mater genevoise, le Vaudois compte bien faire de la Suisse un pays à la pointe en matière d’études des planètes. «Pourquoi m’arrêter maintenant alors que tout reste à faire? À court terme, je caresse le projet d’un grand centre suisse de planétologie qui serait dispersé sur plusieurs sites, entre Genève, Berne et Zurich. Les bourses NCCR du Fonds national permettent des synergies fructueuses entre ces trois institutions, d’attirer de nombreux chercheurs et de doper la recherche. Pour pérenniser ces efforts et maintenir cette dynamique, un tel centre serait une excellente chose. L’éventualité d’une telle structure est souvent évoquée. Ce Prix Nobel est peut-être le dernier argument pour qu’il voit enfin le jour.»

Créé: 10.12.2019, 22h32

«C’est un moment hors du temps»

Il y a deux ans jour pour jour, Jacques Dubochet recevait son Prix Nobel de chimie. Le Vaudois n’a pas oublié la frénésie qui entoure la cérémonie. Une effervescence liée au Nobel qui n’est toujours pas retombée, flatteuse mais pas sans risque, met en garde le chercheur.



Quel souvenir gardez-vous du jour où vous avez reçu le Prix Nobel?
Celui d’un événement extrêmement formel et très bien organisé. C’est une journée qui permet à des gens normaux de découvrir la vie d’un VIP où l’on n’a, par exemple, même pas le droit d’ouvrir une portière de voiture. C’est agréable, il faut prendre tout ça à la légère. C’est ce que j’ai dit à Michel Mayor. Je lui ai conseillé de profiter de cette occasion extraordinaire, c’est un moment complètement hors du monde et hors du temps. Peu de gens ont la chance de vivre une expérience pareille, autant en profiter.

À quoi ressemble la vie d’un nobélisé? On imagine que votre téléphone n’arrête pas de sonner.
C’est vrai! Deux ans plus tard, les sollicitations n’ont pas cessé. En moyenne, je reçois deux demandes par jour.

De quel genre?
Il y a de tout. Dernier exemple, les chanteurs de la Broye vaudoise vont créer, dans deux ans, une grande œuvre. Il y a quelques jours, ils m’ont demandé de parrainer leur manifestation, j’ai accepté. Dans l’ensemble, les demandes que je reçois sont plutôt sympathiques.

Et les autres?
Parfois, ce n’est pas moi qu’on invite, c’est ma récompense. Je suis un peu le Nobel de service, beaucoup de gens ne recherchent que ça. Pour eux, je suis celui qu’on invite pour donner une aura à des événements qui n’en ont pas, ou peu. Il faut essayer de détecter les sollicitations de cette catégorie. Ça s’apprend, même si je me fais encore parfois avoir.

Et quid du regard des gens sur vous?
Il a changé du tout au tout. D’un coup, on devient très intelligent, différent des autres. Tout le monde vous regarde, vous interpelle, vous demande votre avis. Dans mon cas, sauf exception, les gens sont très gentils, même beaucoup trop. Ils n’ont pas de raison de l’être, mais ils le sont.

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