Des tabous alimentaires dans deux EMS vaudois

EpalingesLes difficultés financières d'une fondation tenue par les Eglises adventistes du septième jour révèlent une pratique qui amènera l'Etat à intervenir.

Les repas des 89 résidents de La Girarde (sur cette photo) et du Flon sont conçus en fonction des préceptes adventistes.

Les repas des 89 résidents de La Girarde (sur cette photo) et du Flon sont conçus en fonction des préceptes adventistes. Image: PATRICK MARTIN

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Au menu de La Girarde, il n’y a jamais de porc ni de cheval, pas davantage de lapin, de crustacés ou de poisson sans écailles. Et le verre de vin n’est pas servi aux pensionnaires par la maison. Tout juste ce petit plaisir est-il toléré si la bouteille est apportée par la famille des résidents.

C’est la seule dérogation au règlement de cet EMS qu’a obtenue la Commune d’Epalinges lorsqu’elle a accordé un droit de superficie sur un terrain d’environ 5000 m2 à la Fondation du Relais pour la construction d’un nouvel établissement. Grâce à un investissement de 20 millions de francs entièrement pris en charge par l’Etat, la résidence La Girarde a été inaugurée le 6 février 2012 en présence du conseiller d’Etat socialiste Pierre-Yves Maillard. En surplomb du pont qui traverse la route de Berne depuis le centre d’Epalinges, ses trois ailes cubiques offrent des chambres lumineuses à 62 pensionnaires.

Origines d’un régime

L’étrange régime alimentaire de cette institution reconnue d’intérêt public s’explique par l’appartenance religieuse de la Fondation du Relais. Elle émane de la Fédération des églises adventistes du septième jour de la Suisse romande et du Tessin. Et chez les adventistes, c’est comme ça: tout en étant strictement protestant dans l’âme, on respecte le sabbat, et un certain nombre d’autres règles proches de la tradition hébraïque. D’où le régime de La Girarde, qui ne recense pourtant que cinq pensionnaires adventistes.

Tout aurait pu continuer encore longtemps dans le meilleur des mondes. Le Canton n’a-t-il pas permis à la Fondation du Relais de rénover l’EMS Le Flon, à Oron, qu’il était pourtant prévu de fermer après l’ouverture de La Girarde? C’est là que les adventistes se sont lancés, il y a près de quarante ans, dans l’accueil de pensionnaires du troisième âge, avec déjà les mêmes préceptes alimentaires.

Finalement, le Canton a permis à leur fondation d’investir 1,2 million de francs pour remettre à niveau en moins d’une année les 27 places de ce vieil établissement originel. Ainsi, depuis 2013, près de 90 pensionnaires sont hébergés entre La Girarde et Le Flon. Tous sont servis par la cuisine d’Epalinges qui livre ses repas à Oron.

Le problème, c’est que la Fondation du Relais a enregistré un gros déficit en 2014. Autour de 300'000 francs, qui s’ajoutent aux déficits des premières années d’exploitation de la nouvelle structure, qui emploie 120 personnes, dont onze adventistes. A ce rythme, la fondation aura épuisé ses fonds propres à la fin 2015.

Directeur hôtelier sacrifié

Ses responsables ont donc dû adopter un programme de redressement financier, comme le confirme le président de la fondation, le pasteur David Jennah, qui est aussi le président de la Fédération des églises adventistes du septième jour de Suisse romande et du Tessin. Il en convient, «l’annonce de ce plan, il y a quinze jours, a suscité beaucoup d’émotion parmi notre personnel».

C’est le moins qu’on puisse dire. Car la principale des mesures d’économie a touché un des quatre membres de la direction, qui a vu son poste brusquement supprimé. Aucun reproche ne peut lui être fait. Si ce n’est peut-être qu’il n’est pas adventiste, contrairement à deux des autres directeurs. Et qu’il est aussi le seul à avoir protesté contre le régime alimentaire en vigueur depuis sa prise de fonction en 2012.

Il était particulièrement habilité à le faire puisqu’il assumait la fonction de directeur du service hôtelier, qui recouvre la restauration et l’intendance. Au-delà de la défense du droit des résidents, sa contestation de l’interdiction du porc et du cheval était aussi économique, ces viandes étant moins chères que le bœuf.

Son licenciement n’améliore pas le climat au sein du personnel, qui a connu un taux de renouvellement de 22% en 2014. La fondation a dès lors dû engager de nombreux collaborateurs intérimaires, ce qui explique en partie l’aggravation de son déficit. Le Canton a demandé à la direction de l’établissement de lui livrer en juin un rapport sur les dispositions prises pour redresser la situation en 2015.

Parmi ces mesures, il n’y a pas que des réductions de charges, mais aussi des augmentations de recettes. L’idée la plus notable consiste à développer un service de livraison de repas aux entreprises, voire aux écoles. Le régime alimentaire adventiste aurait-il de l’avenir? Pas du point de vue du conseiller d’Etat Pierre-Yves Maillard, qui découvre cette pratique: «Si elle est confirmée, elle devra être abandonnée. Dans un établissement d’intérêt public, le respect des libertés des résidents ne saurait souffrir d’exceptions.»

Adventistes préservés

L’Etat pourrait aussi s’interroger sur la logique qui a conduit à la suppression du poste du directeur hôtelier. David Jennah la justifie par la volonté du conseil de fondation de préserver l’accompagnement spirituel qui est offert aux résidents. Créé l’an dernier, le poste de directeur de la communication et de l’animation a été préservé. Incluant la «vie spirituelle» selon son cahier des charges, cette fonction est bien sûr assumée par un adventiste méritant, qui est incidemment lié par alliance à la famille de la directrice, elle-même adventiste.

De plus, deux pasteurs de cette communauté religieuse continuent à être salariés par la fondation, l’un à 70%, l’autre à 50%. Pour le reste de leur temps, l’un et l’autre sont employés par la Fédération des Eglises du septième jour. Pour l’anecdote, on relèvera encore que La Girarde et Le Flon conserveront les services d’une «cuisinière de liaison» dont la tâche consiste à discuter des menus avec les pensionnaires. Vous l’aurez deviné, elle est adventiste.

Créé: 09.05.2015, 08h11

En désaccord avec la loi

Parmi les 156 EMS reconnus d’intérêt public par l’Etat de Vaud, rares sont ceux qui dépendent encore d’une communauté religieuse. Ni l’AVDEMS (leur association faîtière) ni le Service cantonal des assurances sociales et de l’hébergement ne disposent d’une liste les recensant.

Mais une dizaine d’entre eux se sont signalés en 2012 pour manifester leur opposition à la loi vaudoise sur le suicide assisté qui allait être acceptée à 61% en votation. Ils étaient cautionnés par la Fédération romande d’Eglises évangéliques (liée à Praz Soleil à Château-d’Œx et Béthanie à Lausanne), l’Eglise catholique (proche de la Paix du Soir
au Mont-sur-Lausanne par exemple) et l’Armée du Salut (Phare-Elim à La Tour-de-Peilz).

Dans un récent courrier, Pierre-Yves Maillard a dû rappeler aux salutistes que cette nouvelle disposition légale s’offrait aux pensionnaires de tous les EMS, et qu’ils ne pouvaient donc pas continuer à proclamer leur intention de ne pas l’appliquer.

Dans le cas de La Girarde et du Flon, le Canton s’est assuré que ce principe sera respecté. La Fédération des églises adventistes du septième jour (qui compte environ 2000 fidèles en Suisse romande et au Tessin) envisage d’ailleurs de déposer auprès de l’Etat de Vaud une demande de reconnaissance d’intérêt public pour elle-même, et pas seulement pour ses EMS.

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