Les tambours chamaniques résonnent au col du Marchairuz

Nos spiritualités méconnues 1/4Au rythme des percussions, ils se connectent aux forces de la nature et à l’esprit des disparus. Rencontre dans les bois pour un «cercle improvisé» avec les néo-chamanes vaudois.

<b>L’appel de la forêt</b> Une dizaine de personnes pratiquent ensemble un rituel méditatif afin de rétablir leur lien avec la nature.

L’appel de la forêt Une dizaine de personnes pratiquent ensemble un rituel méditatif afin de rétablir leur lien avec la nature. Image: Christian Brun

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Baigné par le soleil d’automne, par un beau samedi après-midi, le décor est la sérénité même. En pleine forêt, non loin du col du Marchairuz, une quinzaine de personnes marchent en papotant pour rejoindre une petite clairière. Arrivées sur place, elles se déchargent de leurs affaires, ouvrent leurs sacs et en sortent chacune un tambour en peau. Légers, personnalisés pour certains, ils se tiennent d’une main et se frappent avec une baguette. La cérémonie peut débuter.

Depuis quelques années maintenant, le col du Marchairuz accueille régulièrement des «cercles de tambours improvisés», une forme de rituel chamanique qui se déroule au beau milieu de la nature. Ils sont organisés par deux Lausannois, Carine et Guido, qui guident la cérémonie dans ses différentes étapes. Au centre de la clairière, un cercle de pierres a été aménagé pour accueillir des barbecues. Il aura cette fois un autre usage. En maître de cérémonie, Carine commence par y allumer un feu qui prend tout doucement dans le silence. Puis les battements se mettent à résonner. Pas besoin d’explications. Autour du feu, chacun sait ce qu’il fait. Les yeux se ferment, les visages se tournent vers le sol. Plusieurs minutes s’écoulent au rythme des percussions, laissant une atmosphère de recueillement s’installer.

«Les tambours provoquent un état de conscience légèrement modifié, explique Carine. Cela permet de créer un lien particulier avec ce lieu et avec les esprits qui s’y trouvent.» Maître de cérémonie n’est peut-être pas le bon mot pour décrire cette femme à la chevelure grisonnante. Elle préfère se dire praticienne chamanique, afin d’éviter le terme de «chamane». Elle s’en explique: «C’est une forme de respect, une manière pour nous de ne pas nous approprier une culture.» On parlera ainsi de néo-chamanisme plutôt que de chamanisme. Une façon plutôt libre de reproduire des pratiques millénaires qui évoquent aussi bien l’Amérique que la Sibérie.

«À mon avis, le cercle de tambour implique une forme d’anarchie spirituelle, appuie quant à lui Guido. Il n’y a pas de dogme, pas de prêtre et personne ne détient l’autorité. Au contraire, c’est la dimension communautaire qui prend le dessus.» Carine précise: «Notre rôle à nous est de mettre à disposition un lieu, un temps et des outils dans le but de faire une expérience. On ne sait pas quel résultat cela va produire. La démarche consiste à aller voir.»

Réalité invisible

Aller voir. Mais quoi? Carine explique que le cercle de tambours est une manière de voyager vers une réalité normalement invisible: «Comme dans toute pratique spirituelle, le chamanisme envisage l’existence de forces qui vont au-delà de nous-mêmes. Pour nous, il est possible de se mettre en lien avec elles pour qu’elles nous aident à être meilleurs dans notre réalité.»

Ce jour-là au col du Marchairuz, la cérémonie se tient peu de temps après la Toussaint. Près du feu, Carine a aménagé un petit autel sur une pierre. Elle y a disposé le crâne blanchi d’un petit animal, en référence à la fête des morts, ainsi que quelques offrandes: des chocolats et des bonbons. Une fois n’est pas coutume, elle propose aux participants de se mettre en lien, non avec un esprit de la nature, mais avec une personne disparue. Pour cela, chacun est invité à quitter la clairière pour trouver un coin de forêt ou se recueillir seul. Entre les arbres s’élève un chant lancinant entonné par l’un des participants. Puis tout le monde revient à la clairière partager son expérience du voyage qu’il vient de vivre.

Comme des randonneuses

Les participantes, presque uniquement des femmes, sont loin de découvrir pour la première fois le concept du cercle de tambours chamaniques. Âgées d’une trentaine à une cinquantaine d’années, beaucoup d’entre elles ont déjà participé à des cérémonies similaires. Ne serait-ce que dans le canton de Vaud, bien d’autres cercles de tambours sont organisés plus ou moins régulièrement, signe de leur popularité. Mais surtout, les adeptes du néo-chamanisme paraissent plutôt loin des clichés hippies. En faisant abstraction des tambours, on les confondrait sans doute avec des randonneuses du dimanche.

Plusieurs raisons les amènent là. «Il n’y a pas de mots pour décrire l’effet que produit un cercle de tambours, glisse une jeune femme après un temps de réflexion. Je le vis comme une manière de me relier à la nature, mais aussi d’évacuer des charges qui pèsent sur moi dans la vie de tous les jours.» Une autre trentenaire, Valérie, explique comment elle a découvert les cercles improvisés il y a peu, à travers des connaissances. Elle a fait le chemin depuis Genève pour se joindre à la cérémonie. «Les tambours nous connectent avec quelque chose de très profond en nous. Et pour moi, c’est surtout quelque chose de très thérapeutique. Ça me booste.»

Le chamanisme charrie une réputation sulfureuse, étant connu pour recourir à des potions psychotropes pour provoquer la transe. «C’est un genre de pratique qui paraît bizarre et cela me faisait plutôt peur au début», admet-elle en souriant. C’est pourquoi elle se dit conquise par le rituel des tambours. «C’est une technique qui fonctionne très bien.» (24 heures)

Créé: 24.12.2018, 09h36

800

Communautés spirituelles dans le canton

C’est un chiffre que l’on n’imaginait sans doute pas. Il existe dans le canton de Vaud près de 800 communautés spirituelles différentes, autrement dit, des groupes de personnes qui se rassemblent en un même lieu pour pratiquer leur foi, donner corps à leurs croyances. En octobre dernier, le Centre intercantonal d’information sur les croyances (CIC) présentait ce recensement inédit sur mandat de l’État de Vaud. «24 heures» est allé à la rencontre de quatre de ces communautés, parmi les moins connues en terres vaudoises.

Des pratiques ancestrales mises au goût de la société occidentale du XXIe siècle

Le chamanisme recouvre des pratiques aussi bien spirituelles que thérapeutiques qui se retrouvent dans plusieurs régions du monde. Dans les pays occidentaux, il a connu un regain d’intérêt à partir des années 70, à travers le néochamanisme qui reprend ces savoirs ancestraux pour les adapter à la vie moderne. La figure centrale de ce mouvement est l’Américain Michael Harner, qui a créé la Foundation for chamanic studies (FSS), une organisation dédiée à «la préservation, l’étude et l’enseignement» des savoirs chamaniques. Certains praticiens chamaniques suisses, comme Carine, revendiquent une formation auprès de la FSS.
«Le néochamanisme est sans doute l’une des spiritualités dont l’apparition est la plus récente dans le canton», relève la sociologue Eva Marzi, qui a participé au travail de recensement des communautés spirituelles vaudoises effectué récemment par le Centre intercantonal d’information sur les croyances (CIC). Ces pratiques se seraient diffusées en Suisse romande essentiellement à partir des années 2000, en prenant des formes assez diverses: «Pour son recensement, le CIC s’est limité aux pratiques spirituelles gratuites, c’est pourquoi nous nous sommes concentrés sur les cercles de tambours. Mais il existe aussi dans le canton une offre assez importante de formations et de soins qui sont donnés par des praticiens contre rémunération.»
Dans le canton de Vaud, le CIC a recensé trois groupes distincts qui se réunissent plus ou moins régulièrement pour des cercles de tambours. Outre celui de Carine et Guido, au col du Marchairuz, il en existe également un à Villars-Sainte-Croix, et un troisième sur la Riviera. Il semble toutefois que d’autres cercles de tambours s’organisent de manière encore plus spontanée. C.BA.

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