«Il est temps que les musulmans sortent de leur silence»

ReligionLe théologien Daniel Marguerat défend le livre de Shafique Keshavjee sur l’islam et réclame une relecture critique du Coran. Au nom des chrétiens persécutés.

Ancien doyen de la Faculté de théologie de Lausanne, Daniel Marguerat prend la défense de Shafique Keshavjee et son livre.

Ancien doyen de la Faculté de théologie de Lausanne, Daniel Marguerat prend la défense de Shafique Keshavjee et son livre. Image: Patrick Martin

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Les reproches pleuvent sur le théologien Shafique Keshavjee depuis la parution de son livre «L’islam conquérant», qui souligne la violence de certains textes coraniques. Les Églises catholique et réformée dénoncent quasi unanimement un pamphlet polémiste au contenu peu objectif. Daniel Marguerat n’est pas de cet avis. Ancien doyen de la Faculté de théologie de Lausanne, l’auteur du récent «Vie et destin de Jésus de Nazareth» s’insurge contre ce qu’il appelle «un lynchage organisé». Il défend le contenu d’un ouvrage qui pose, selon lui, de bonnes questions. Entretien.

Plusieurs théologiens ont vivement critiqué «L’islam conquérant». Vous n’êtes pas d’accord?
Je ne partage pas du tout leur opinion. Car, que reproche-t-on à Shafique Keshavjee? D’être évangélique, comme si c’était un délit. Deuxièmement, de ne pas tenir compte de la situation des musulmans de Suisse, qui respectent les lois, ce dont personne ne doute. Mais tel n’est pas le sujet de son livre. L’auteur traite de l’islam mondial, pas du cas particulier des musulmans suisses ou vaudois. Je vais vous dire: ce qui me choque, c’est que la plupart de ceux qui ont critiqué ce livre autour de moi ne l’ont pas lu.

Vous l’approuvez?
Oui, Shafique Keshavjee parle de l’islam et de son rapport aux textes fondateurs. Il ne cesse de répéter qu’il y a de nombreuses familles dans l’islam, de multiples manières d’être musulman, et qu’il y a des pacifistes. Mais il observe que l’islam, dans sa pluralité, a un corps d’écritures fondatrices qui contient des appels à la haine contre les juifs et les chrétiens. L’islamologue Ghaleb Bencheikh observe que seule une minorité de musulmans se livre à une lecture politique radicale du Coran. Mais il désigne une autre responsabilité, celle des élites musulmanes, dont la frilosité va jusqu’à se taire face aux attentats islamistes. Je dis que leur silence est coupable. Les islamistes comptent sur une solidarité musulmane mondiale. Shafique Keshavjee demande aux musulmans aujourd’hui de se distancier de ces manipulations du Coran et des hadiths, qui ne retiennent que leurs malédictions des autres religions.

Shafique Keshavjee ne confond-il pas l’islam et son utilisation politique?
Bien entendu, la frange violente de l’islam est politisée. Les musulmans vaudois ont déposé une demande pour leur reconnaissance par l’État de Vaud, ce qui est à mon avis souhaitable. Mais que se passerait-il si ces mêmes communautés non seulement se taisaient devant le prochain attentat islamique, mais légitimaient leur violence au nom d’Allah? Il ne serait pas possible de les admettre dans une société démocratique. Cela signifie que ces communautés devront s’en distancer et déclarer qu’une lecture croyante du Coran ne conduit pas automatiquement à légitimer la violence contre les juifs et les chrétiens.

Mais l’Union vaudoise des associations musulmanes (UVAM) condamne explicitement les attentats et toute forme de violence.
Eh bien, cela va exactement dans le sens que demande Shafique Keshavjee. Mais je rappelle que son livre est destiné à l’Europe francophone et à l’Afrique, où les musulmans n’ont pas la même approche.

Ce livre arrive justement au début du processus de reconnaissance de l’UVAM par l’État de Vaud. N’est-ce pas le mauvais moment?
Le bon ou le mauvais moment? On lui reproche en effet de troubler ce processus de légitimation. Mais est-il indécent de demander aux musulmans de prendre leurs distances face à ceux qui légitiment la violence par les textes? Shafique Keshavjee ne fait pas preuve d’islamophobie. Le procès qui lui est fait tourne au lynchage organisé, et là, je proteste.

Cet ouvrage a été commandé par un éditeur membre du réseau évangélique et il est publié alors que les évangéliques entament aussi leur processus de reconnaissance. Avouez qu’il y a comme une coïncidence.
Le contexte prête au soupçon, c’est entendu. Mais pensez-vous que les détracteurs de Keshavjee soient dépourvus d’arrière-pensées? Ce livre témoigne sans doute d’une réticence évangélique face à l’islam, mais l’auteur me paraît avoir pris les précautions nécessaires pour se prémunir de généraliser à tous les musulmans.

Que diriez-vous si dans un pays étranger on demandait aux chrétiens de prendre leurs distances avec des textes bibliques avant de les reconnaître?
Oui, on peut objecter à Shafique Keshavjee qu’il y a eu des pages sombres dans l’histoire du christianisme (croisades, antisémitisme, etc.). La différence est que cette violence ne peut pas être justifiée par le Nouveau Testament. Qu’y a-t-il au cœur du message de Jésus? Son message de non-violence et d’amour de l’ennemi contredit toute violence religieuse. Quand le pape demande pardon aux juifs, il ne le fait pas par opportunisme, mais en reconnaissant que l’usage de la violence trahit le cœur même de la foi chrétienne. Un musulman ne peut faire d’emblée la même chose. Il doit reconnaître que certaines sourates du Coran ne sont plus valides aujourd’hui.

Concrètement, que devraient faire les musulmans?
L’étude du Coran montre que les sourates de la période de Médine sont plus intolérantes que celles de la période de La Mecque. Il faut tempérer les premières au nom des secondes. Il n’y a que les musulmans qui puissent le faire. J’attends de l’UVAM qu’elle se désolidarise de la légitimation de la violence sur la base des écritures fondatrices de l’islam. Il ne leur est pas demandé de renoncer à quelque rite que ce soit. À mon avis, les musulmans vaudois sont déjà proches de le faire ou le font déjà.

N’y a-t-il pas un risque de discriminer une minorité?
Le risque est patent. On reproche à Shafique Keshavjee d’alimenter une sorte d’islamophobie populaire. Mais je me sens contraint de dire que les chrétiens, dans la majorité des pays musulmans, vivent une situation bien moins enviable. J’ai beaucoup voyagé, j’ai rencontré des chrétiens au Liban, en Égypte, en Afrique subsaharienne. Ils disent tous la même chose, à savoir qu’ils sont des citoyens de seconde zone, dont la liberté religieuse est réprimée. On ne peut pas occulter le calvaire des chrétiens d’Orient. Oublier leur martyre est aussi coupable que nier le génocide juif en Allemagne nazie. Pourquoi une église incendiée serait-elle moins tragique qu’une mosquée taguée? Le silence des médias occidentaux face à la violence antichrétienne est à mes yeux incompréhensible.

Qu’attendez-vous de l’Église protestante vaudoise?
Le Conseil synodal soutient la reconnaissance des musulmans. Fort bien. Mais je lui demande d’entendre le message de Keshavjee et de ne pas occulter la dimension théologique de la question. Autrement dit, nous attendons des musulmans qu’ils sortent de leur silence devant les horreurs que nous livre l’actualité.

Créé: 16.05.2019, 06h45

Une question désormais politique

«L’islam conquérant», l’ouvrage de Shafique Keshavjee, paru en janvier 2019, a suscité un débat passionné chez les protestants vaudois. Ancien pasteur, de sensibilité évangélique, l’auteur estime qu’on ne peut pas ignorer certains textes violents contenus dans le Coran et les hadiths (commentaires). «Une minorité musulmane, très active, n’hésite pas à se référer à ces textes pour combattre les non-musulmans et pour conquérir le monde», écrit-il. Et d’appeler les pratiquants de la religion d’Allah à prendre leurs distances avec ces textes. L’auteur fait «une caricature» de l’islam, selon le théologien Jean-Marc Tétaz. L’Arzillier, la «maison du dialogue» à Lausanne, que Shafique Keshavjee a cofondé, a pris ses distances avec lui. Le 29 avril, le théologien Pierre Gisel a organisé un débat sur le livre à l’Espace Culturel des Terreaux, en l’absence de l’auteur. La plupart des intervenants ont critiqué le contenu de l’ouvrage. C’est suite à cet événement que Daniel Marguerat est sorti de sa réserve pour soutenir Shafique Keshavjee. Loin de se résumer à une dispute entre théologiens protestants, la question de l’islam est devenue politique depuis le 3 mai: l’Union vaudoise des associations musulmanes (UVAM) a signé une déclaration d’engagement en vue d’une reconnaissance par le canton de Vaud dans cinq ans. Ce processus devra être validé par le Grand Conseil – ou par le peuple en cas de référendum. Pour l’heure, ni l’UVAM ni le Conseil d’État n’ont l’intention d’entrer dans un débat portant sur les textes religieux.

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