«Nous avons peu de temps pour préparer le tsunami gris»

SantéGériatre venant de l'hôpital, Stéfanie Monod a un parcours atypique. Elle bouscule désormais les institutions de soins appelés à faire face au vieillissement des patients.

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Stéfanie Monod travaillait au CHUV en tant que médecin gériatre avant de devenir cheffe du Service vaudois de la santé publique (SSP) il y a une année. Sa connaissance du terrain et ses idées originales sur l’organisation des soins ont été deux motifs de son engagement. Elle entend conduire le système de soins vers des réformes importantes pour faire face à l’augmentation du nombre de personnes âgées dans un proche avenir. Car c’est un «tsunami gris» qui s’annonce. Le SSP organise d’ailleurs ce lundi à Lausanne un symposium consacré à ce thème et à l’«enjeu crucial» de la continuité des soins. Stéfanie Monod explique les défis des futures réformes, qui s’annoncent de longue haleine.

– Vous avez dit: «Si le système de santé ne se remet pas en question, il court à la catastrophe d’ici vingt à trente ans.» Sur quoi est fondée cette conviction? C’est juste les chiffres! Le vieillissement de nos populations est un magnifique héritage de l’évolution de notre société, résultat de son progrès social et économique. Les plus de 80 ans d’aujourd’hui sont nés avant le baby-boom. Ces vingt prochaines années, leur nombre décuplera pour augmenter de 120% d’ici à 2040. Or plus on est âgé, plus on est exposé aux maladies chroniques qui entraînent un risque de dépendance fonctionnelle. On s’attend, dans une quinzaine d’années, au doublement du nombre de personnes ayant besoin d’autrui pour faire face aux activités quotidiennes.

– Les prestataires de soins ont-ils conscience de cette déferlante? Pas assez. Une grande partie de mon travail est d’informer sur cette réalité. Toutes les gouvernances des institutions de soins doivent se responsabiliser. Il y aura prochainement des directives de l’Etat, mais je sais que le changement de culture ne sera pas imposé d’en haut, top-down. Il ne sera possible qu’avec la prise de conscience de tous les acteurs de la santé, sur le terrain. Je souhaite un partenariat fort avec les prestataires de soins. Chaque institution sera responsable de trouver la meilleure manière de faire à son échelle.

– Quelle est la faiblesse de notre système de santé? Son cloisonnement. Et le fait que le système de santé est organisé pour traiter ponctuellement des épisodes de maladies aiguës sans véritablement être capable d’intégrer la trajectoire du patient.

– Quels leviers avez-vous identifiés pour initier le changement? Les mécanismes de financement sont cruciaux. Un projet de décret sur la coordination des soins est en gestation. Il s’agit de créer des incitatifs favorables à la continuité des soins. Demain, chaque institution aura intérêt à s’impliquer et à développer des activités de coordination des soins en collaboration avec ses partenaires pour pouvoir garantir une continuité de prise en charge ainsi qu’un flux d’information efficient. On sait qu’étendre la responsabilité des soignants au-delà du séjour hospitalier (un simple téléphone au patient 24 à 48 heures après la sortie d’un patient qui n’aurait pas besoin de soins à domicile) permet de diminuer le risque de réadmission. Des nouveaux modes de financement devront être développés pour faciliter la mise en place de ces nouvelles pratiques.

– Les soins coordonnés, on en parle depuis vingt ans, mais rien ne s’est passé. Pourquoi cet immobilisme? Des efforts ont été faits, mais surtout basés sur le volontarisme des acteurs. Ce n’est pas suffisant pour l’avenir. L’Etat doit être une force de proposition afin d’aider les partenaires à réaliser complètement cette coordination des soins. Nous disposons de moyens financiers adaptés, mais le cloisonnement du système de soins ne permet pas d’en profiter au maximum.

– Les usagers ne sont-ils pas globalement satisfaits? Oui, le public est content d’accéder à des soins de qualité sans liste d’attente. Sur ce point, la Suisse est très bien notée en comparaison internationale. Mais les doléances qui se multiplient traitent surtout du ballottage des patients dans la chaîne de soins. Elles émanent de personnes âgées dont les témoignages sont poignants. Ces plaintes épinglent un système qui ne garantit pas la continuité des soins. Quand une personne âgée est hospitalisée, on traite sa pneumonie ou on réduit sa fracture. Mais les symptômes liés au grand âge, comme l’état confusionnel accentué par le choc de l’hospitalisation, sont ignorés. Vite, les soignants courent derrière une cascade d’effets négatifs non anticipés. Le ballottage du patient dans le système de soins et sa mauvaise information par des acteurs ne parlant pas le même langage occasionnent des souffrances inutiles et des coûts indus.

– 37% des plus de 90 ans vivent à domicile sans recevoir de soins. Peut-on faire encore mieux? Ce résultat est déjà assez incroyable. On peut sans doute l’améliorer si on se concentre sur la prévention du déclin. Les soins à domicile permettent de pallier les déficits fonctionnels de la personne (lui fournir des repas, de l’aide pour sa toilette par exemple). Le nouvel effort est de mettre en œuvre des prestations de prévention du déclin fonctionnel (comment je soutiens une personne pour qu’elle reste indépendante). Cela peut se traduire par le maintien d’une activité physique accompagnée, par exemple, ou encore par la revue d’un plan de médication.

– La technologie, que le public associe à la médecine véritablement efficace, peut-elle apporter de nouvelles réponses aux effets du vieillissement sur la santé? Allons-nous vivre des révolutions médicales telles qu’elles infléchiront les pronostics thérapeutiques liés au grand âge? Franchement, je suis dubitative. La génomique, champ d’innovation sans doute le plus prometteur, doit être explorée, mais pour des résultats qui ne sont pas attendus avant 50 ou 60 ans. Or la vague de vieillissement est à notre porte. La pression sur le système de santé va brutalement s’accroître. On a peu de temps pour prendre les mesures qui éviteront l’asphyxie du système de soins dans 20 ans.

– La médecine communautaire et la prévention ne restent-elles pas les parents pauvres de la médecine en Suisse? Le Service de la santé publique a la mission de garantir la couverture des besoins de santé de la population. La prévention est un élément central pour pouvoir limiter autant que possible l’impact épidémiologique du vieillissement démographique. Le service est également garant d’un accès de la population aux soins de santé. En ce sens, il est aussi le garant d’une adaptation du système de santé aux besoins des personnes âgées les plus vulnérables. Cet enjeu est traité par les pouvoirs politiques avec autant de sérieux que les demandes du CHUV d’acquérir des équipements de pointe. Ces deux exigences sont complémentaires, j’y tiens. L’erreur serait de jouer l’une contre l’autre.

– Comment allez-vous piloter le changement? Nos lignes directrices, très attendues, seront publiées en toute clarté. Nous travaillons aussi à un système performant de monitoring du besoin de soins de la population. Sur ce plan, la Suisse a du retard. Nous manquons par exemple d’informations centralisées pertinentes sur les besoins réels de soins des différents groupes de population. Il est urgent de réunir les données qui documenteront les futurs besoins de soins et permettront d’ajuster l’allocation des ressources au plus près de ces besoins.

Créé: 20.04.2015, 06h53

En chiffres

+ 120% L’augmentation des plus de 80 ans d’ici à 2040.

+ 75% La hausse attendue, d’ici quinze ans, du nombre de patients de plus de 80 ans qui seront hospitalisés.

7% La part des plus de 90 ans qui vivent à la maison, autonomes, sans soins à domicile

Une médecin au service des plus vulnérables

Jamais Stéfanie Monod n’avait imaginé quitter la pratique médicale. Quand le département de Pierre-Yves Maillard l’approche pour lui proposer de conduire le Service de la santé publique, elle sait à peine ce que recouvre cette fonction. Elle rencontrera le conseiller d’Etat à sa demande à trois reprises et chaque fois elle lui dira qu’il se trompe de personne. A la fin, Pierre-Yves Maillard la provoque: «Vous pouvez continuer à donner des conférences et dire que le système de santé doit changer, mais moi je vous donne les clefs et vous faites!» Ebranlée, elle réfléchit et finalement accepte. La voilà à la tête d’un lourd service de l’Etat, avec un budget annuel de 1,4 milliard francs.
Née à Lausanne en 1970, Stéfanie Monod a passé sa jeunesse en Afrique. En Algérie puis au Burundi où son père travaillait comme ingénieur. A l’âge de 18 ans, elle rentre en Suisse pour étudier la médecine à Lausanne et à Zurich. Elle se forme en médecine interne dans plusieurs hôpitaux romands puis s’oriente vers la gériatrie. Depuis 2009, elle était médecin cadre au CHUV.
Au contact de l’Afrique
L’Afrique, dit-elle, l’a éveillée à la discrimination, à la vulnérabilité, à la souffrance. Ce sera un aiguillon dans sa décision de faire médecine, métier où l’on se met au service d’autrui. Le choix de la gériatrie relève de la même logique. Une exigence morale de se mobiliser pour les plus fragiles. Et le signe de son intérêt pour une médecine qui considère le patient dans sa globalité. La gériatrie, c’est la discipline systémique par excellence, le contraire des spécialisations focalisées sur un seul organe, explique cette mère de deux jeunes enfants. L’air de rien, dans ce parcours atypique, il y a un fil rouge. Réorienter le système de soins suppose précisément la vue d’ensemble et l’attention aux plus vulnérables.

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