Quand le territoire était perçu comme une marchandise

Vaud du ciel 2/6Le mitage du territoire vaudois résulte d’une démographie galopante associée à une conception essentiellement économique du sol.

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Une trentaine d’années avant que l’EPFL – pardon, l’EPUL – puis l’UNIL y déménagent, Alphonse Kammacher immortalise l’Ouest lausannois. Au premier plan du cliché datant de 1950, la commune de Saint-Sulpice compte alors 710 habitants. Derrière, Écublens en recense 1269. Aujourd’hui, leur population a respectivement sextuplé et décuplé. «Cette paire de photos est spectaculaire, car elle témoigne de l’intensité de l’urbanisation de cette région en trois générations», pointe l’archéologue et historien Jean-Pierre Dewarrat.

«En 1950, le canton de Vaud compte moins de 300'000 habitants, c’est un canton grenier, très agricole et peu industriel»

Dans des proportions diverses selon les endroits, tout le canton de Vaud va muer. Au travers d’un étalement urbain engloutissant des terres agricoles, accompagné de constructions isolées qui vont générer le fameux «mitage du territoire». Un consensus politique se dégage aujourd’hui pour enrayer ce phénomène enlaidissant des paysages jadis bucoliques.

«En 1950, le canton de Vaud compte moins de 300'000 habitants, c’est un canton grenier, très agricole et peu industriel», expose Pierre Dessemontet, géographe et député socialiste. «Sa population va plus que doubler – nous arrivons aujourd’hui à 800'000 habitants environ. Cette croissance est plus rapide que la moyenne suisse.»

L’excellence de l’économie et le développement de l’industrie vont donner un premier coup de boost à la démographie vaudoise, qui dépassera les 500'000 résidents en 1973. C’est le temps de l’immigration soutenue – italienne surtout – et du boom de la construction. Éclosent de grands ensembles d’habitation collectifs, comme ceux de la Bourdonnette à Lausanne.

«L’accession au logement est encouragée par des politiques de déductions fiscales qui incitent les familles de la classe moyenne à acheter à la campagne»

La fin des Trente Glorieuses, avec le premier choc pétrolier, en 1973, marque un coup d’arrêt à la croissance vaudoise. Le canton souffrira toutefois moins de la crise, du fait que son tissu industriel restait moins développé que dans d’autres régions de Suisse. La reprise économique provoquera une croissance démographique moins soutenue qu’auparavant, mais paradoxalement plus consommatrice d’espace. C’est l’ère du tout-à-la-voiture, de la villa individuelle, du rêve américain et du pop-corn, en quelque sorte.

«Le vent d’ouest incarne la modernité: tout ce qui vient des États-Unis est bon, par opposition au vent d’est, mauvais. Soviétique», résume Jean-Pierre Dewarrat. «L’accession au logement est encouragée par des politiques de déductions fiscales qui incitent les familles de la classe moyenne à acheter à la campagne, illustre Pierre Dessemontet. En fait, le mitage du territoire intervient réellement à une époque où la croissance est faible.» La ville de Lausanne perd même 10'000 habitants durant les années 70.

Foisonnement de zones villas

Le développement des villages semble incontrôlé, favorisé par des lois permissives. «Il ne faut pas dire que les élus de l’époque n’avaient pas de vision politique du territoire, ajoute le député. Ils en avaient une: celle de le considérer comme un bien de consommation, une marchandise. Les communes vont tout simplement vendre leurs terrains.» Il faut dire que la Constitution vaudoise leur offre de larges compétences en matière d’aménagement du territoire.

Le phénomène inquiétait depuis un certain temps déjà. L’Exposition nationale de 1964 consacrait tout un pavillon à l’aménagement du territoire, esquissant des pistes d’avenir et pointant aussi du doigt la destruction du paysage dans les régions où le développement est déjà marqué.

Sur le plan fédéral aussi, on s’alarme. En 1972, les Chambres valident un Arrêté fédéral urgent, qui somme les Cantons de prévoir des zones libres de construction. Puis, deux ans plus tard, elles votent la première loi fédérale sur l’aménagement du territoire, qui sera toutefois refusée in extremis par le peuple. La conservatrice Ligue vaudoise était le fer de lance des référendaires.

«Il y a quinze à vingt ans d’inertie entre le moment où les professionnels reconnaissent un problème et celui où une majorité politique se forme pour l’empoigner»

Une version light sera finalement adoptée en 1979. Déjà, elle oblige les communes vaudoises à planifier leurs zones à bâtir en fonction de leur prévision démographique à quinze ans. On connaît la suite: cette injonction ne sera pas suivie et, en 2012, la moitié des communes comptaient encore deux fois plus de terrains constructibles que ce qui est nécessaire pour leur avenir.

Or, depuis 2005, la croissance du canton s’accélère encore. La tendance est désormais à transformer les villas en petits immeubles, à densifier là où on peut, mais le bétonnage des champs se poursuit. Avec la nouvelle LAT fédérale – votée en 2012 – et le nouveau plan directeur cantonal adopté l’an dernier, le mitage du territoire est enfin pris au sérieux.

«Il y a quinze à vingt ans d’inertie entre le moment où les professionnels reconnaissent un problème et celui où une majorité politique se forme pour l’empoigner. Mais bon, c’est comme ça dans tous les domaines», conclut Pierre Dessemontet.


La fin du bétonnage à tout-va, vraiment?

Le canton de Vaud est sorti en début d’année de l’enquiquinant moratoire sur les nouvelles zones à bâtir, que lui imposait de manière transitoire la nouvelle LAT fédérale depuis 2012. La révision du plan directeur cantonal a débloqué la situation. Il fixe des règles pour en finir avec le mitage du territoire et table sur une augmentation globale de la population vaudoise de l’ordre de 195'000 habitants d’ici à 2036. Dans ce cadre-là, chacune des 309 communes pourra croître un petit peu. Mais parmi elles, 169 devront revoir à la baisse l’étendue de leur zone à bâtir, qui reste surdimensionnée par rapport aux perspectives démographiques.

Plus question de construire au milieu de nulle part si ce n’est pas indispensable: le maître mot reste la densification de l’habitat. Les parcelles à dézoner seront prioritairement celles qui ne sont pas reliées au bâti existant. «Le but est d’orienter la croissance démographique vers les centres en leur permettant d’accueillir ensemble à l’horizon 2040 les trois quarts de la population», note le Service du développement territorial. Cette proportion aujourd’hui est déjà de 73%.

Évidemment, le bétonnage de terres vierges ne cessera pas totalement. Quelque 870 hectares de plus – l’équivalent de 1200 terrains de foot – seront «urbanisés» en 2040. Une augmentation de 4% en vingt-deux ans, qui portera cette superficie à 22'600 hectares. On peut ainsi dire que 8% de la surface du canton sera construite. (24 heures)

Créé: 17.11.2018, 12h47

«On se dit au final que le peuple a bien fait de dire oui à la LAT»



Jacqueline de Quattro, conseillère d’État, cheffe du Département du territoire et de l’environnement


Mme de Quattro, que vous ont inspiré les photos d’Alphonse Kammacher et de Jean-Michel Zellweger?

Je les ai découvertes en 2016 quand elles ont fait l’objet d’une exposition au rez-de-chaussée de Retraites Populaires à Lausanne. J’ai tout de suite invité les membres de la commission qui travaillait sur le plan directeur cantonal à venir les voir. Cela rend très concret la notion de mitage du territoire. La transformation du paysage est tellement impressionnante! On se dit qu’on a bien fait de voter la loi fédérale sur l’aménagement du territoire, même si, après coup, on s’en est beaucoup plaint. La volonté populaire était juste: on ne peut pas arrêter le développement, mais il faut le gérer sans quoi il est destructeur.

Nos aïeux ont échoué sur ce point?

Disons que le canton de Vaud s’est laissé dépasser par son succès sans voir venir ce qui allait se passer. Le changement de paradigme intervient maintenant: nous avons une nouvelle loi cantonale sur l’aménagement du territoire qui constitue une vraie révolution par rapport à ces cinquante dernières années.

La loi aurait pu être plus restrictive encore…

Les contraintes qu’elle fixe sont déjà énormes. Certains milieux sont impatients mais il faut du temps. La loi représente un équilibre entre la nécessité de densifier et de concentrer les constructions, sans pour autant signer l’arrêt de mort des villages, car on ne souhaite pas qu’ils deviennent des musées.

À quoi ressemblera le canton dans cinquante ans, selon vous?

Il sera beau, s’étalera moins car l’accent aura été mis davantage sur la qualité des constructions et des infrastructures, avec des villes plus denses et très attractives. Le défi urbanistique est majeur, et magnifique. Ce sera dur mais nécessaire, des choix douloureux devront être faits, avec des atteintes à la propriété au nom d’un intérêt public supérieur. Nous sommes très fiers du beau travail de notre collaborateur Jean-Michel Zellweger: ce livre sera une pièce maîtresse dans la réflexion que chacun doit mener.

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