«Nous innovons avec des techniques très poussées»

UrbanismeLe Milanais Stefano Boeri signe la tour des Cèdres. Il s’inspire de son «prototype», le Bosco Verticale, deux immeubles-forêts créés par son bureau à Milan, en 2012.

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Un porte-à-faux géant immergé dans la Méditerranée, une forêt verticale tutoyant le ciel de Lombardie, Stefano Boeri ne craint jamais de convoquer l’utopie dans ses gestes architecturaux. Né à Milan en 1956, il fonde avec Michele Brunello l’agence Stefano Boeri Architetti en 1999. Son bureau travaille principalement sur les espaces urbains à requalifier. Professeur et conférencier dans plusieurs écoles polytechniques, créateur du Multicity.lab mais aussi éditeur, il s’intéresse dans toutes ses recherches aux contraintes liées au changement climatique et à la mutation du territoire. Son but: améliorer la condition urbaine contemporaine. Parmi ses réalisations, on compte la Villa Méditerranée, à Marseille, l’ex-arsenal La Maddalena, en Sardaigne, ou le RCS Headquarter, à Milan. C’est aussi un des architectes, avec Jacques Herzog, du Masterplan de l’Expo universelle Milan 2015. Mais le projet qui le relie le plus aux Terrasses des Cèdres est son Bosco Verticale, inauguré l’automne passé à Milan.

Peut-on dire de la tour des Cèdres qu’elle est la petite sœur du Bosco Verticale?

Ils répondent à la même nécessité d’avoir des bâtiments verticaux, par manque de place au sol, mais sans perdre la liaison avec la nature. Ces immeubles sont une réponse à la question du développement futur des villes, qui prennent en compte une certaine écologie. D’ailleurs, le Bosco Verticale de Milan a reçu des prix pour cela. Mais ce que nous proposons à Chavannes est très différent.

En quoi est-ce différent?

On peut dire que le Bosco Verticale était un prototype, avec lequel nous avons beaucoup appris. Ici, nous innovons, avec des études techniques très poussées, notamment au niveau de l’arrosage des arbres, qui ne nécessiteront que 500 m3 d’eau non potable par année pour tout le bâtiment et très peu d’entretien.

Stefano Boeri explique son projet

Installer une tour à Chavannes-près-Renens, c’est pareil qu’à Milan?

Le paysage est en effet une variante importante. A Milan, le développement vers le haut a commencé dans les années 1960 déjà, et les nouveaux gratte-ciel s’inscrivent dans un environnement de tours. A Chavannes, c’est une tour solitaire, qui plonge sur le lac et a pour unique skyline les Alpes! C’est un bâtiment privé, mais qui a une dimension publique car il est exposé au regard de tous, est visible de partout. Cela augmente la responsabilité de l’architecture.

Visible de partout, mais aussi duquel on voit partout!

Oui, c’est pour cela que la structure, très fine (ndlr: le bâtiment, rectangulaire, ne fait que 15 m de large, pour 52 m de long et 117 m de haut), offre une transparence. Elle est aussi complètement tournée vers le sud, vers le grand paysage. Nous avons beaucoup travaillé sur un double regard, sur la liaison entre panorama intérieur et extérieur, avec un système de terrasses et de loggias, qui intègrent plus de 80 arbres d’essence lémanique, qui pourront atteindre jusqu’à 12 mètres, comme des monuments. Cette tour se veut un symbole vivant d’une nouvelle relation entre la sphère urbaine et la sphère naturelle.


Des arbres de 12 mètres à plus de 100 mètres d’altitude

Les «Terrasses des Cèdres» ne peuvent pas mieux porter leur nom. Le bâtiment de 117 mètres de haut intègre plus de 80 grands arbres disposés sur les terrasses individuelles, dont deux variétés de cèdres, des chênes verts et des érables qui pourront atteindre 12 mètres de haut. Outre ces essences, que l’on trouve dans la région lémanique, les façades comportent plus de 3000 m2 d’arbustes et plantes diverses.

Cliquer ici pour agrandir l'image.

Une telle prouesse est rendue possible par l’intégration de bacs de 3 mètres sur 3, et 1 mètre de profondeur, dans les balcons loggias qui sont construits sous chaque terrasse. Ces pots de 9m3 seront irrigués grâce à 500 m3 annuels d’eau de pluie et à d’eau «grise» récupérée - le système précis d’irrigation restant à approfondir. C’est le Studio Laura Gatti, à Milan, qui a conçu le système. Ce dernier a pu être éprouvé au Bosco Verticale, deux tours signées Stefano Boeri inaugurées l’automne passé à Milan, mais dont les premiers arbres ont été «plantés» en 2012 déjà. «Les arbres, dont c’est la quatrième saison, croissent plus que prévu tellement ils se sentent bien», témoigne l’agronomiste paysagiste Laura Gatti. Qu’en est-il de leurs racines, qu’on imagine chercher un peu plus de place que ne leur en accordent les parois dont elles seront isolées? «Il faut raisonner comme raisonnent les arbres, explique Laura Gatti. L’arbre cherche de bonnes conditions, si tu les lui donnes, c’est bon!»

Gaétan Genetti, paysagiste indépendant à Lausanne et Monsieur Jardinier sur la Radio romande, émet toutefois quelques réserves. «Ce ne sont pas des conditions optimales pour de grands arbres. Entre le volume racinaire réduit qui obligera à l’utilisation de fertilisants - on prévoit entre 10 et 15 m3 de terre pour les arbres urbains -, la température élevée renvoyée par le bâtiment, et le vent, ils seront soumis à un stress permanent.» Ces facteurs remettent en question la durabilité du projet, qui s’avère «faussement écologique», selon le spécialiste. Gaétan Genetti dit pourtant «adorer ce genre de défis qui font avancer la cohabitation entre l’habitat et la nature. Mais on ne pourra jamais recréer un habitat équilibré, un vrai milieu naturel, dont la base même est le sol de terre végétale avec toute une microfaune, sur un immeuble.» (24 heures)

Créé: 03.11.2015, 23h01

«On construira nos villes futures grâce à l’architecture utopique»

L’architecte cantonal Emmanuel Ventura faisait partie du jury du concours des Cèdres «en tant que simple architecte», précise-t-il. En cela, il juge la tour lauréate comme un bon projet, car «Stefano Boeri a pensé en premier à l’habitant» et propose «une réponse précise à une situation locale». «Nous ne sommes ni à New York ni à Paris ou à Tokyo, nous devons donc construire des tours différentes.»

Sa visite au Bosco Verticale de Milan lui fait dire que, dans ce genre de projets, il y a une volonté affichée de réfléchir à ce que cela signifie de vivre à 100 mètres d’altitude. «A Milan, les gens qui ont le vertige ressentent un confort en lien avec l’arbre, référence terrienne ultime.» Ce projet, comme celui de Chavannes, s’inscrit dans l’architecture utopique, selon lui. «Et c’est grâce à elle qu’on dessinera nos villes de demain, à travers de tels projets visionnaires qu’on réglera nos problèmes démographiques.» En tant qu’architecte cantonal, il insiste sur la nécessité de construire en hauteur, dans un canton qui gagne chaque année quelque 15'000 habitants et où 1400 nouveaux bâtiments (privés et publics) ont été érigés en 2014. «Dans dix ans, nous devrons avoir construit l’équivalent d’une ville comme Lausanne!»

Pour cela, le choix de l’étalement et du mitage est rendu impossible par la nouvelle loi sur l’aménagement du territoire. Restent deux solutions: la surélévation des bâtiments des centres-villes, sujette aux oppositions, et la construction de tours dans les zones périphériques. «Il ne faut pas voir Chavannes comme une petite ville de 7000 habitants, mais comme un quartier de la Métropole lémanique, qui compte 1,2 million d’habitants et s’organise autour d’un lac.» Le qualificatif de «quartier» est aussi valable pour Lausanne, Vevey, Nyon ou Evian, selon lui. «Regardez Stefano Boeri, il n’arrivait pas à parler de Chavannes, mais de Lausanne! Le regard des étrangers sur notre région nous apprend beaucoup: nous devons penser au-delà des frontières communales.»

Mais, pour cela, il insiste sur l’importance de la mobilité. Et la tour des Cèdres y répond. Les transports publics sont à ses pieds. Un modèle qui pourrait tout de même arriver à saturation. «Lorsque le canton comptait 350'000 habitants, 4000 utilisateurs prenaient le train. Aujourd’hui, sur 750'000 Vaudois, 230'000 utilisent les chemins de fer… Donnez-moi le milliard investi dans la gare de Lausanne, je construis trois tours dans le parc de Milan et le problème est réglé», conclut-il sous forme de boutade.
Cécile Collet

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