Le trafic d'anguilles s'est terminé dans nos lacs

EnvironnementLes plus de cent mille alevins interceptés à l'aéroport de Genève et destinés aux assiettes chinoises ont retrouvé la liberté vendredi. Ils ont été relâchés à Morat et Neuchâtel, via Aquatis. Une opération inédite.

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Elles devraient normalement se laisser flotter quelque part au coin d’un estuaire, gagnant des forces avant d’entamer un long périple vers les rivières et lacs de toute l’Europe. Un délicat passage de l’eau de mer à l’eau douce pour ces énigmes de la nature. Mais non. Il est tout juste 7 h dans les sous-sols du centre Aquatis, sur les hauts de Lausanne. Dehors, les premiers passants glissent sur le verglas, sans se douter que plus de 130 000 jeunes anguilles, des civelles, pas plus grandes qu’une épingle de couture, tournent en rond dans un vaste bassin soigneusement stabilisé à 9 degrés. Derrière les hublots, l’infini ballet donne le tournis. On entend les filtres. On sent l’odeur tiède des aquariums. Penché sur le bassin, le regard tendre durci par la lueur des néons, l’ancien directeur du Vivarium, Michel Ansermet, soupire. «Ce ne sont encore que des bébés.» Il n’a jamais vu ça de sa carrière. «Le thon rouge par exemple, c’est désormais mieux contrôlé. Les trafiquants se rabattent sur autre chose…»

Ces alevins ont été saisis le 19 janvier dernier à l’aéroport de Genève. La pointe d’un trafic international clandestin, destiné à nourrir le marché asiatique, plus que friand des anguilles européennes, pourtant à deux doigts de l’extinction. Là-bas, la valise de civelles se négocie à partir de 100 000 francs. À ce tarif, au diable l’écosystème.

Attrapé par les douanes, examiné par l’Office vétérinaire fédéral, testé par le laboratoire vétérinaire de Berne, ce cas hors norme a d’un commun accord été confié aux bons soins d’Aquatis, qui en profite pour montrer son rôle dans le réseau zoologique. Ce sont eux qui ont assuré la quarantaine et le suivi.

Vidéo: où en est l'enquête sur le trafic d'anguilles en Suisse?

Urgence

De toute manière, il y avait urgence. La survie des civelles était une question d’heures. «Elles sont arrivées directement ici dans des sacs plastiques avec une forte densité. Imaginez le stress pour ces jeunes anguilles. Les jours suivants, il y avait 10 à 15% de pertes, c’était inévitable», enchaîne le responsable des aquariums, Adrien Martinotti. Appuyé sur le bassin, il les extrait patiemment, lentement, comme si sa lourde épuisette était en soie. Lui non plus n’avait jamais vu un tel spectacle.

En fait, aucun des passionnés n’aimerait revivre cette opération: «Elles devraient être dans la nature. Ce qu’on fait là, c’est le résultat d’un trafic, de captures clandestines au Portugal ou en Espagne.»

La température de l’eau est abaissée petit à petit. Transfert dans une cuve, oxygénée et sanglée dans une camionnette. On teste la conductivité de l’eau, son PH, chaque paramètre. Puis départ vers le lac de Morat sous les yeux des gardes-pêches du Canton, dont Alexandre Cavin. «Quand j’étais gamin, on en voyait plein se faufiler jusque dans les étangs. Maintenant, elles se font hacher par les barrages en arrivant ou en partant de chez nous.» Celles saisies par les douanes auront au moins économisé le trajet aller. «On ne pouvait pas euthanasier des animaux en danger, alors on a choisi de les relâcher ici, à Neuchâtel, et dans le lac de Constance, où il y a un programme planifié de réintroduction, explique Frédéric Hofmann, chef de la Section chasse et pêche. On va viser les rochers, les endroits ensablés, pour qu’elles puissent se protéger des prédateurs, mais il y aura des pertes.» Et est-ce que ces anguilles vont permettre de reconstituer un cycle naturel entre l’océan et nos lacs? Le fonctionnaire en doute, à ce stade. Les seules anguilles présentes sont les survivantes d’anciennes réintroductions.

Un lac à 4 degrés

Le lac est à 4 degrés. Les alevins aussi. Deux degrés de moins seraient fatals. Avec tendresse les soigneurs versent leurs petits protégés, sous l’œil narquois des poules d’eau flottant au loin. Un geste vain? «C’est important de rappeler ces problématiques, relativise Michel Ansermet. Le trafic d’animaux, c’est le troisième négoce clandestin du monde. Mais c’est plus facile d’attirer l’attention sur des lions et des éléphants que sur des poissons.»

Créé: 08.02.2019, 20h33

Des Sargasses à la Chine

Une poignée d’alevins ont été gardés par Aquatis, dans l’espoir d’en savoir plus sur la maturation de l’anguille. Un animal apprécié des gastronomes, mais qui reste une énigme pour les scientifiques. L’anguille d’Europe, inscrite sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature, naît quelque part en mer des Sargasses, au large des Bahamas. Elles viennent ensuite grandir dans les cours d’eau d’Europe et de Méditerranée, avant de retourner se reproduire à leur lieu de naissance. Ça, c’est si les turbines, les maladies, la surpêche et la pollution leur laissent une chance. S’y ajoute désormais le trafic à destination de l’Asie.

«Nous avons découvert ce trafic en janvier à Genève et à Zurich, maintenant on essaie de remonter la piste et de démanteler le réseau, évoque Jean-Claude Duvoisin, chef de la section antifraude aux douanes de Lausanne. Une quinzaine d’enquêteurs sont maintenant dessus. C’est du crime organisé.» Neuf personnes, d’origine asiatique, ont été interpellées. Une cellule, qui illustre un trafic à la recherche de nouveaux points de départ vers les élevages clandestins chinois.

Le cas de janvier, sans doute loin d’être le dernier, servira de base à un protocole entre les gardes-frontière, les douanes, l’Office vétérinaire fédéral, les cantons et les partenaires privés.

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