Ils ont passé l'été à traquer le plastique sur le Léman

PollutionOceaneye analyse la pollution au plastique dans l’eau. Lundi dernier, son voilier a levé l’ancre pour la dernière fois de l’année.

Vidéo: Florian Cella

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S’il ne traînait pas son drôle de filet aux mailles ultraserrées, le voilier voguerait presque incognito. Sur sa bôme (barre horizontale qui soutient la grand-voile), l’inscription Oceaneye suggère aussi que l’embarcation ne fait pas dans la croisière de loisirs. Le bateau traque l’un des pires fléaux aquatiques: la pollution plastique.

En juillet dernier, l’ONG genevoise spécialisée dans le prélèvement et l’analyse des déchets microplastiques a publié une étude qui a achevé de briser le mythe d’un Léman propre, déjà fissuré par étude de l’EPFL de 2013. Avec plus de 14 millions de minuscules débris flottants, le lac affiche un taux de pollution (129 g/km2) comparable à celui des océans (160 g/km2). Chaque année, ce sont 50 tonnes de plastique qui finissent dans le Léman.

L’inquiétant constat d’Ocean­eye se base sur une quinzaine de prélèvements réalisés l’an dernier aux quatre coins du lac. Pour le confirmer, l’association a repris l’eau plus de trente fois cette année, sillonnant le Léman dans tous les sens. Lundi dernier, le voilier a levé l’ancre pour la dernière étape de cette traque au plastique 2019.

Au port d’Ouchy, peu avant 8h, Pascal Hagmann, ingénieur en mécanique de formation cofondateur d’Oceaneye, s’active sur le pont rendu glissant par la pluie qui vient de cesser. Le largage des amarres est imminent. Le scientifique traque le plastique depuis une prise de conscience survenue au beau milieu de l’Atlantique Nord il y a dix ans. «J’ai vu tellement de morceaux de plastique dans l’eau, je n’en croyais pas mes yeux. Je me suis alors demandé s’il y en avait autant partout.» Le scientifique a vite dû se résigner: «Dans toutes les eaux du monde où on en a cherché, on en a trouvé.»

«Le véritable problème du plastique est qu’il ne se décompose pas, il se fragmente en des bouts toujours plus petits, impactant la faune et la flore au passage»

À peine le temps d’évoquer le chemin parcouru depuis la création de l’association, qui équipe aujourd’hui une dizaine de voiliers dans le monde, que le bateau arrive à l’endroit prévu pour les prélèvements du jour, au large de Vidy. Pascal Hagmann multiplie les allers-retours entre la petite cabine et le pont, note minutieusement les coordonnées GPS de l’embarcation, la date et l’heure et autres valeurs concernant la mise à l’eau. Il se prépare à mettre le filet à l’eau. Maintenu à la surface grâce à deux flotteurs, le piège à débris est doté d’une «chaussette», sorte d’embout qui retient la matière que le filet capture.

En trente minutes, à une allure de 3 nœuds, ce seront près de 200 m3 d’eau qui seront filtrés. «Nous multiplions les expéditions, car les récoltes sont très aléatoires. Certains jours, nous ne tirons rien, d’autres, nous pêchons plus de 100 particules.» Et ces prélèvements ne concernent que les morceaux d’au moins 1 millimètre.

Trop longs à analyser pour la petite équipe de deux bénévoles à 30% de l’ONG, les morceaux qui passent au travers des mailles de 330 microns (0,33 mm) ne sont pas récoltés. Au grand dam de Pascal Hagmann. «Le véritable problème du plastique est qu’il ne se décompose pas, il se fragmente en des bouts toujours plus petits, impactant la faune et la flore au passage. Or personne n’a de solution véritablement efficace pour évacuer ces débris.»

Sagex, cellophane, mégots

Assis à tribord, l’ingénieur évoque encore la situation des océans du monde avant d’être rappelé à l’ordre par la mission du jour: la demi-heure de collecte est passée. Le filet et la chaussette sont sortis de l’eau. Cette dernière contient trop de pollen, son contenu ne sera donc pas analysé. L’occasion est trop belle de demander à Pascal Hagmann de l’examiner à même le pont.

On découvre alors une pâte verdâtre où se mêlent feuilles d’arbres, petites branches et pollen. Mais Pascal Hagmann n’a pas à fouiller longtemps pour tomber sur ce qu’il est venu chercher. «Ces petits grains blancs, ce sont des microplastiques», indique le scientifique, dont les doigts, qui malaxent le mélange, tombent encore sur un mégot, des étiquettes plastifiées, un bâtonnet de sucette, de la cellophane, du Sagex et d’autres plus petits morceaux, à l’origine indéterminable mais tous en plastique.

C’est plus que ce que l’on trouve d’habitude, enchaîne le curieux chasseur, pourtant incapable d’émettre un avis sur la situation générale. Et pour cause, «il n’existe pas de norme de pollution au plastique, il est donc compliqué d’estimer la gravité de la pollution». Un flou qui n’a pas empêché Ocean­eye, qui entend produire le plus de données possible, d’effectuer encore plusieurs prélèvements pour sa dernière sortie de l’année. Les résultats tomberont dans quelques mois.

Créé: 30.09.2019, 06h56

«Il n’existe pas de méthode pour retirer ces particules»

Les précisions de Florence Dapples, cheffe de la Protection des eaux à la Direction générale de l’environnement (DGE).

On entend souvent que le lac est particulièrement propre, or il semble que ce ne soit pas le cas. À quoi tient cette contradiction?

Depuis les années 70, la qualité physico-chimique des eaux du lac s’est clairement améliorée, notamment en ce qui concerne les teneurs en phosphore, un paramètre clé pour le bon fonctionnement du lac. Les microplastiques, quant à eux, ne sont étudiés que depuis quelques années. Il est actuellement difficile de préciser leurs risques écologique et sanitaire. Des campagnes sont en cours pour déterminer leur impact sur les poissons.

D’où vient le plastique que l’on retrouve dans le lac?

Une partie importante de particules provient de l’usure des pneus et atteint les eaux superficielles (rivières et lacs) par les eaux de ruissellement. Le littering et les déchets sauvages contribuent également au transfert de plastiques vers les eaux.

Peut-on «nettoyer» le lac de ces microdébris?

Il n’existe pas de méthode pour retirer ces particules des eaux du lac. En revanche, des efforts peuvent être entrepris pour limiter les apports que ce soit à travers nos modes de consommation, la gestion des déchets ou le traitement des eaux notamment.

Quels sont les principaux dangers que représente le plastique pour le lac et son écosystème?

Pour la faune, la problématique est que ces particules peuvent être confondues avec des proies ou ingérées accidentellement, impliquant des conséquences sur le développement de ces organismes. Les connaissances sont actuellement encore lacunaires quant à la toxicité potentielle induite par les microplastiques dans le lac.

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