Trente années peu glorieuses pour le patrimoine bâti

«Vaud du ciel» 5/6Avenches, Moudon, Payerne et bien d’autres bourgs dont les bâtisses et le tissu urbain médiéval étaient encore préservés il y a 50 ans ont fait les frais du passage de l’économie primaire à tertiaire.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Si vous êtes sur mobile, cliquez ici pour visionner la juxtaposition des photos (Avant-Après)

Ce canton de Vaud des années 40-50 se lit comme un livre d’histoire, certains recoins paraissant sortis d’autres siècles. Avenches est encore le bourg médiéval perché sur sa colline, où l’on circule presque comme aux temps des Zähringen, en contournant cet amphithéâtre excavé dans les années 40.

Payerne semble tout juste sorti du XVIIIe siècle, et s’étend peu à peu hors de ses remparts avec l’essor du tabac et de ses premières usines. Moudon vit toujours dans un décor qui a été celui des ducs de Savoie: une ville haute étalée le long de son éperon et une ville basse concentrée là où l’on devait alors franchir la Broye.

Une petite poignée de générations plus tard, le constat est flagrant. Entre étalement de villas et d’immeubles, la lecture à l’œil nu d’un urbanisme ancestral et d’un patrimoine historique n’est plus possible que pour une poignée de professionnels. «À Moudon, les premières villas à modifier le cadre naturel de la ville ont été très intégrées, au début du Heimatstil, raconte Monique Fontannaz, historienne et mémoire vivante du bourg. La ville était un cas d’école d’un urbanisme médiéval éclaté, qui se définit par sa topographie et ses routes. Un bel et rare exemple. Ensuite une partie des domaines agricoles a été sacrifiée, et puis il y a eu la route cantonale…»

À part des intérieurs d’édifices séculaires radicalement transformés par la mode des années 70, Moudon échappe toutefois au cas de Payerne. Là, selon les spécialistes, le passage d’une économie de marchands de bétail à celle d’un commerce gourmand en surfaces de vente, puis avec une forte demande de locatifs, a un effet destructeur sur le tissu bâti où des édifices modernes grignotent peu à peu granges, anciennes fermes urbaines ou maisons bourgeoises. «Il y a eu la Rotonde, la fabrique Frossard, l’Hôtel de Ville, récemment la ferme Givel… et l’Hôtel de l’Ours. Je me souviens encore quand ils l’ont fait exploser. Tout le monde trouvait ça fantastique, sauf mon père qui râlait», décrit Gilbert Kaenel, vieux Payernois et archéologue, dont le paternel n’était autre que le conservateur de l’abbatiale.

Des joyaux préservés sur La Côte, comme le centre de Saint-Prex, ou des perspectives encore intactes et des édifices préservés dans leur contexte, témoignent toutefois d’une politique novatrice et d’une prise de conscience générale de la sauvegarde patrimoniale dans les années 1970.

«Le Canton a été précurseur avec la création de la section des Monuments historiques, note Dave Lüthi, professeur associé en Architecture & Patrimoine à l’Université de Lausanne. Il y a eu un âge d’or. Mais il y a aussi eu des périodes où le patrimoine a souffert, sous l’effet du développement de l’économie tertiaire notamment.»

Les effets du bruit

Le spécialiste pointe également du doigt la mobilité. «Ce n’est pas quelque chose qui a été pris en compte, mais on se rend compte aujourd’hui que le bruit aussi péjore le contexte d’édifices. De nos jours, on ne ferait plus une autoroute en dessus du château de Chillon. Tout comme une route a coupé le domaine d’Hauteville, autrefois conçu pour un certain calme et une contemplation.»

Ce que révèlent les clichés aériens de «Vaud du ciel», c’est aussi la disparition d’un patrimoine qui n’en a longtemps pas été un. Si les premiers inventaires de l’État consacrent en effet les églises, châteaux et monuments médiévaux, les ensembles proto-industriels ne sont pris en compte que récemment. C’est ainsi que des sites comme la Verrerie de Saint-Prex ont peu à peu perdu leur accumulation de petits bâtiments de production pour de vastes halles standardisées.

Effacer le passé industriel

«Les cheminées, voire des usines entières ont été gommées, confirme Dave Lüthi. Citons les Ateliers de Vevey ou les Moulins de Rivaz. Il y a eu une tendance à vouloir effacer ce qui passait pour peu glorieux et plus en phase avec l’industrie des années 60-70. La production modernisée cadrait mal avec l’image de celle de grand-papa. La prise de conscience doit toutefois encore se faire. Et le patrimoine redevenir un enjeu politique. Sans ça on va reproduire les destructions des Trente Glorieuses. Il n’y a qu’à voir ce qu’on a fait de la halle aux locomotives de Lausanne, bâtiment jugé d’importance cantonale par les autorités et détruit par ces mêmes autorités.»


Ces routes cantonales qu’on attendait tant

«Le dimanche, c’était pare-chocs contre pare-chocs.» «Des files de voitures, on traversait plus en ville.» «Heureusement qu’il y a eu la route.» La route. Les anciens de la Broye témoignent tous de l’unanime soulagement qu’a été le développement du réseau routier cantonal dans la perspective de l’Expo 64. Il fallait faciliter l’accès au bord du lac, et surtout désengorger des villages qui étouffaient sous l’essor du trafic individuel.

Si l’héritage de l’autoroute Genève-Lausanne (il se poursuit en voie express élargissant l’avenue de Provence) est connu, celui de la route de Berne l’est un peu moins. Là, l’abandon du tramway du Jorat permet d’élargir le tracé à Bressonnaz, Moudon, Lucens, Payerne, Corcelles puis Morat.

«C’est un contexte qui se focalise sur les endroits industriels pour contenir le transport des marchandises, analyse Bruno Marchand, un des auteurs de «Vaud du ciel» et professeur d’architecture à l’EPFL. Mais on se rend compte que les villages restent des goulets d’étranglement. C’est là que les autoroutes se distinguent et passent souvent assez loin des centres, sauf dans le cas de Morges.»

L’ère de la mobilité, du progrès automobile du XXe siècle, conjuguée aux élargissements, amènera des habitants dans les centres campagnards. Notamment des premières générations d’ouvriers, logés dans des immeubles de grande capacité. À Moudon, sur l’avenue de Cerjat, neuf barres sortent ainsi de terre entre 1960 et 1969. «Il y a la population qui habitait dans les environs et celle qui vient pour les industries, poursuit Bruno Marchand, fin connaisseur des routes nationales. Ils sont pris dans une dynamique plus large. On voit deux mondes qui se définissent: ceux qui vont réellement voir l’Expo et ceux dont les enfants seront la génération porteuse. Mais globalement, tous les centres régionaux se développent avec la mobilité.»

Déjà en 72-73 toutefois, la crise du pétrole et le développement des sensibilités écologiques amènent les premières critiques contre les grandes routes à peine inaugurées. «On remarque les nuisances et le fait qu’elles ne sont peut-être pas si démocratiques que ça, juge Bruno Marchand. On voit que les routes traversent mais ne conduisent pas dans ces localités.» C’était trop tard. (24 heures)

Créé: 18.11.2018, 09h08

Interview

«On ne veut pas condamner ceux qui ont pris ces décisions»

Archéologue spécialiste de l’histoire des voies de circulation et des territoires à travers les âges, Jean-Pierre Dewarrat a rédigé les légendes des centaines de clichés de «Vaud du ciel».

Au final, qu’est-ce qui vous a surpris dans ces photos?
L’état de Vaud, comme on l’écrit sous forme de jeu de mots. Une documentation extraordinaire. D’habitude, on utilise des cartes et des documents de géomètres pour faire parler le territoire. Là on a des vues qui montrent la tranquillité des choses avant que tout explose. Les volumes sont harmonieux, on peut encore dire que chaque endroit est unique.

Les systématiques, par contre, quelles sont-elles?
L’analyse est encore à faire. On voit comment la couronne de vergers autour des villages disparaît. On voit comment de nouveaux bâtiments détruisent le noyau des logis. Ils perdent le portail d’entrée et les annexes, ce qui donnait du sens à la collectivité qui y habitait. C’était des années où la notion d’intra et d’extra-muros disait encore quelque chose.

Ce qu’on voit surtout, c’est l’effet de la voiture…
Il y a eu auparavant l’effet du train et de l’industrie. Mais c’est vrai qu’avant-guerre, le réseau routier est encore celui hérité des investissements bernois. C’étaient des constructeurs formés à l’École des ponts et chaussées en France. Les Vaudois l’ont beaucoup entretenu et n’ont développé que des routes de montagne, comme
vers Leysin ou le Mollendruz.
Après-guerre, on passe du cheval à la voiture et le paysage se transforme radicalement.

La leçon, c’est de dire que c’était mieux avant, c’est ça?
On montre à des gens comment c’était chez eux et comment c’est ailleurs. On montre aussi, mais sans les nommer, les communes qui ont relativement bien géré leur développement et là où d’autres se sont plantées. Nous ne voulons pas condamner ceux qui ont pris ces décisions. Dans 95% des cas, des destructions de routes anciennes ou la construction d’une route à travers un village se sont faites par inconscience. Ils pensaient bien faire. Nous, on documente et on légende. Après, le lecteur comprend par lui-même.

Articles en relation

L’irréversible métamorphose urbaine du canton de Vaud

Vaud du ciel 1/6 En montrant, photos aériennes à l’appui, comment le canton s’est développé en un demi-siècle, l’ouvrage «Vaud du ciel» entend nourrir les réflexions sur l’avenir du territoire. Plus...

Quand le territoire était perçu comme une marchandise

Vaud du ciel 2/6 Le mitage du territoire vaudois résulte d’une démographie galopante associée à une conception essentiellement économique du sol. Plus...

Bonne nouvelle: à la Vallée, les arbres n’ont pas disparu

Vaud du ciel 3/6 Le dernier demi-siècle a été fatal à 85% des arbres fruitiers du pays. Vergers, haies et arbres isolés ont été tronçonnés peu à peu. La forêt, elle, repousse. Seule ou non. Notamment du côté de la vallée de Joux. Plus...

La première autoroute suisse véhicula aussi des fantasmes

Vaud du ciel 4/6 Inauguré en 1964 pour l’Expo nationale, le tronçon Lausanne-Genève eut des incidences sur le développement territorial. Elles ne furent pas toutes celles qu’on imaginait. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 6

Paru le 13 décembre.
(Image: Bénédicte) Plus...