Même très qualifiées, elles se heurtent au plafond de verre

MétiersMédecin, ingénieure, journaliste, avocate, procureure… Les femmes investissent toujours plus les bastions masculins prestigieux. Mais la médaille a son revers.

Antonella Cereghetti a été la première bâtonnière des avocats vaudois. Elle constate encore trop d’inégalités

Antonella Cereghetti a été la première bâtonnière des avocats vaudois. Elle constate encore trop d’inégalités Image: Florian Cella/A.

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D’abord la médaille: en Suisse, les femmes sont toujours plus nombreuses à se lancer dans des études supérieures et, corollaire, à accéder à des professions hautement qualifiées. Dans le canton de Vaud on peut mentionner 35,8% de femmes médecins en 2016 (29,1% dix ans plus tôt), 28% d’ingénieures diplômées de l’EPFL la même année (18% en 2000) ou 34,6% d’avocates inscrites au barreau.

Ensuite le revers: dans la majorité de ces professions, des discriminations importantes subsistent. L’avocature en fournit un exemple. Au sein des études, la réalité des professionnelles n’est pas équivalente à celle de leurs collègues hommes, loin s’en faut. «La répartition sexuée des spécialités est moins marquée que par le passé mais elle reste perceptible, relève Antonella Cereghetti, qui fut la première Bâtonnière de l’Ordre des avocats vaudois- élue en en 2016. 29% des avocates sont actives dans le droit de la famille (20% d’hommes) et 38% en droit des affaires (47% d’hommes). Il s’agit parfois de choix, mais il y a encore cette idée que les femmes seraient plus adéquates pour s’occuper de divorces car elles auraient une plus grande sensibilité.»

Selon l’avocate, cette discrimination s’exerce beaucoup en raison du statut des femmes dans les études. Elles en restent souvent confinées au stade de collaboratrice et ne deviennent que rarement partenaires, échelon où se prennent les décisions. Ainsi, en ville de Lausanne, 61% des avocates sont collaboratrices (pour 38% d’hommes) et 38% sont associées (pour 62% d’hommes). «Tout cela a une incidence sur leurs perspectives d’évolution de carrière et leur rémunération.»

Isabel Boni-Le Goff chercheure à l’Université de Lausanne s’est penchée à large échelle sur les femmes dans l’avocature dans les cantons de Vaud et Genève ainsi qu’à Lyon et Paris. Outre le «constat du plafond de verre», à savoir l’accès quasi impossible aux positions de pouvoir au sein de ces bastions traditionnellement masculins, elle s’est aperçue que l’arrivée massive de femmes dans la profession depuis une dizaine d’années (il y a désormais 50% de femmes entrant annuellement au barreau vaudois), très peu poursuivent leur carrière dans ce milieu: «Beaucoup quittent précocement le métier. D’abord parce que les possibilités de garde d’enfants sont assez compliquées et les normes sociales assez conservatrices. La maternité est conçue comme incompatible avec cette profession.»

Prophétie autoréalisatrice

Grossesse et vie de famille ne sont pas les seules raisons de ces départs: les discriminations et inégalités fleurissent dans ce monde officiellement fondé sur des principes de civilité et de méritocratie. «On engagera volontiers une stagiaire, mais on ne lui proposera pas de devenir collaboratrice, alors que son travail a été reconnu et apprécié, a constaté la chercheuse. Et puis il y a une sorte de prophétie autoréalisatrice: on confiera moins de dossiers intéressants à une femme en partant de l’idée que de toute façon elle va partir pour fonder une famille. Cela génère un effet de découragement et provoque les départs. Cela crée une sorte de cercle vicieux, où l’on utilise une main-d’œuvre bon marché, motivée, très consciencieuse, qui quitte ensuite la profession et que l’on peut remplacer par de la chair fraîche.»

Autre fléau, le harcèlement sexuel: «Il est massif dans ce milieu. 25 à 30% des avocates vaudoises déclarent y avoir été confrontées, de la blague graveleuse jusqu’aux comportements lourds voire aux agressions.» Résultat: une charge psychologique énorme pour ces professionnelles qui soit font le gros dos, soit doivent taper du poing sur la table au risque de perdre leur place.

Fait éclairant, la plupart des avocates quittant une étude ne le font pas pour s’occuper de leur progéniture. Elles deviennent juristes d’entreprise, greffières de tribunaux ou magistrates dans le public. L’Ordre judiciaire vaudois compte ainsi 60,8% de magistrates (39,55% en 2009). Des postes où les conditions de travail sont meilleures. Procureure vaudoise à la tête de la division Strada, Carole Delétra observe la parité dans sa fonction qui, il y a dix ans encore, comptait une forte majorité d'hommes. «Nous n’avons pas à nous plaindre. A compétences égales, une femme sera engagée, nous avons les mêmes attributions, bénéficions de la même reconnaissance et accédons à des postes à responsabilités.»

Créé: 13.06.2019, 21h20

50%


des nouvelles inscriptions au barreau vaudois sont des femmes.

Mais leurs conditions de travail les péjorent beaucoup.

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