L’urgence climatique a éclipsé les infractions des activistes

RenensDouze activistes du climat comparaissent pour une action menée dans les locaux de Credit Suisse. Des faits à peine évoqués.

Les anciens bâtonniers Mes Christian Bettex et Antonella Cereghetti font partie des douze avocats qui défendent
gratuitement les activistes.

Les anciens bâtonniers Mes Christian Bettex et Antonella Cereghetti font partie des douze avocats qui défendent gratuitement les activistes. Image: Keystone

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«Ce procès ne concerne pas qu’une simple infraction au règlement de police. Dans cette affaire, les mobiles sont cruciaux, il faut en tenir compte. Nous sommes en présence d’un état de nécessité licite.» Ce mardi matin, dans la vaste salle du Tribunal de Renens, Me Aline Bonard a d’emblée posé les faits tels qu’elle et ses douze confrères et consœurs les perçoivent.

Partant, la stratégie de la défense et l’orientation qu’elle entend donner aux débats sont apparues dès les premières minutes du procès. En substance: face à l’urgence climatique, loin de constituer un délit grave, ce qu’ont fait les douze jeunes militants du climat qui comparaissent doit être vu comme un lancement d’alerte salutaire. Qui ne saurait donc être puni. Pour rappel, les prévenus que représente cette armada judiciaire sensible à la cause font face à la justice pour une partie de tennis dans les locaux de Credit Suisse.

Pas de contradicteur

En novembre 2018, pour dénoncer les investissements de la deuxième banque du pays dans les énergies fossiles et leur impact sur l’environnement, les activistes du mouvement Lausanne Action Climat (LAC) ont simulé une partie de tennis dans la succursale de Saint-François. Une heure et demie plus tard, la police délogeait les militants déguisés en Roger Federer, qui associe son image sympathique à la banque, et la banque portait plainte dans la foulée. C’est parce qu’ils se sont opposés à l’amende d’un montant total de 21'600 francs que les activistes, accusés de violation de domicile, d’infraction à la loi sur les contraventions pour avoir participé à une manifestation non autorisée et de violation du règlement de police, sont renvoyés devant le Tribunal de police.

En ouverture d’audience, comme l’espérait la défense, les faits ont à peine été abordés. La première matinée du procès a ainsi essentiellement été consacrée à la question climatique. Il faut dire que les avocats des activistes jouissent d’une position relativement confortable: ils sont seuls. Credit Suisse a demandé, et obtenu, d’être dispensé des débats et le Ministère public n’a pas dépêché de procureur pour une affaire somme toute sans gravité au sens de la loi.

Sans contradicteur, les avocats ont donc eu tout loisir de dérouler leur stratégie. Dernier point et non des moindres: le président, Philippe Colelough, semble lui aussi plutôt sensible à la cause, comme il l’a confié en préambule aux prévenus. «Celui qui vous parle est convaincu de l’existence du réchauffement climatique et de l’urgence qu’il y a à agir. Il est également assez favorable aux mouvements tels que le vôtre.» Il nuançait toutefois un peu plus tard, en glissant que tous les auteurs d’infractions doivent s’attendre à une sanction.

Allusion indirecte

C’est dans ce cadre toutefois rassurant pour les activistes d’une vingtaine d’années, quasi tous étudiants, qu’a déposé le premier témoin de la journée: Sonia Seneviratne, une climatologue spécialiste des événements extrêmes et professeure à l’EPFZ et auteure principale pour la Suisse du rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) sur le réchauffement climatique à 1,5°.

Confirmant la confidence qu’il avait lâchée, le président s’est montré très intéressé par la problématique. Indépendance du GIEC vis-à-vis du politique, disparition des glaciers, impact de l’exploitation des énergies fossiles sur le climat, le magistrat multiplie les questions. À la barre, la scientifique insiste sur les menaces que font planer les températures qui grimpent: de la montée du niveau des mers à la désertification des sols en passant par le méthane retenu dans le permafrost qui pourrait considérablement augmenter l’effet de serre en cas de dégel. «Il faut des changements de la société sans précédent», assène l’experte. À cet instant, la partie de tennis sauvage est loin des débats.

Tout au plus Me Marie-Pomme Moinat y fera-t-elle indirectement allusion en interrogeant la climatologue sur l’influence des énergies fossiles sur les changements climatiques. «Elle est fondamentale. La consommation d’énergie fossile est le facteur principal du réchauffement climatique», répond la scientifique.

Jacques Dubochet entendu

Malgré les demandes réitérées des avocats, la Cour a maintenu son refus d’entendre les autres témoins, dont de nombreux climatologues, souhaités par la défense. À l’exception notable du Prix Nobel de chimie 2017, Jacques Dubochet. Membre de l’association des Grands-Parents pour le climat et proche des mouvements prônant la désobéissance civile pour pousser les pouvoirs publics à agir, le Morgien a lui aussi mis en garde contre «le chaos» qui s’annonce. En fin de matinée, le président acceptait finalement d’entendre un troisième témoin: un ancien cadre français de la banque HSBC. Depuis sa démission, il dénonce le comportement du secteur bancaire et «le rôle primordial» qu’il joue dans la crise climatique.

Très discrets toute la journée, les prévenus se sont brièvement exprimés en fin d’après-midi. Insistant sur le fait qu’ils auraient préféré ne pas se retrouver sur le banc des accusés, les jeunes militants ont expliqué trouver cette situation injuste. «Nous faisons ça pour le bien commun. Ce que nous avons fait va au-delà de l’occupation d’un bâtiment, mais nous nous sentons parfois bien seuls.» Le procès se poursuit ce mercredi avec les plaidoiries.

Créé: 07.01.2020, 20h26

2020, année des procès climatiques

Ceux qui ont assisté aux différents blocages d’Extinction Rebellion l’an dernier n’ont pas pu les manquer. Mardi, plusieurs militants du mouvement né en Angleterre ont assisté au premier jour du procès. Ces militants ont fait le déplacement pour soutenir leurs pairs mais également pour se faire une petite idée de ce qui les attend. Car près de 120 d’entre eux ont également fait opposition à leur condamnation. Comme les joueurs de tennis, ils seront jugés cette année pour des actions de désobéissance civile menées au nom de l’urgence climatique.

Autre affaire, autre procès: pour avoir apposé sa main peinte en rouge sur une paroi d’une succursale de Credit Suisse en marge d’une grève pour le climat, un autre activiste sera lui aussi jugé en 2020. Détail piquant: il comparaîtra devant le même juge que les joueurs de tennis. «Nous suivons ce premier procès avec beaucoup d’intérêt, car il va donner le la pour toutes les audiences qui suivront», observe l’avocat du militant, Me Xavier Rubli, qui rappelle toutefois qu’il ne s’attend pas à un copier-coller des procès, «les infractions retenues n’étant pas les mêmes». Son client est en effet accusé de dommage à la propriété à l’occasion d’un attroupement formé en public. Dans cette affaire, rappelons que Credit Suisse a retiré sa plainte, mais l’infraction est poursuivie d’office.

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