Être utile, un moteur pour accompagner les patients

PortraitMette Berger, la médecin qui coordonne le centre des grands brûlés au CHUV a apprivoisé la mort. Leçon de vie.

Image: Vanessa Cardoso

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Quand Mette Berger se met aux fourneaux, c’est pour nous mijoter un plat typiquement norvégien: le bacalhau. «On ne rit pas, c’est aussi une spécialité du Grand-Nord», prévient-elle. Son poisson, elle nous le sert généreusement à la louche dans sa cuisine de Saint-Légier, avec en toile de fond une vue sur le lac à couper le souffle. Et alors que le cabillaud aux tomates relevé de piment sur son lit de pommes de terre fond dans notre bouche, on l’écoute nous parler de sa vie de médecin, et on comprend vite que ça ne va pas être facile. Car Mette Berger n’est pas un médecin comme les autres, elle travaille aux urgences du CHUV, au chevet des grands brûlés.

Comment arrive-t-on là? Pas par hasard, on le sent bien. Là où certains balanceraient entre horreur et pitié face à une victime du feu, elle prend en charge, soulage, écoute. «Quand le patient est jeune, comme c’est malheureusement souvent le cas des grands brûlés, on se projette. Et là, on n’est pas efficace. Il faut que l’équipe qui s’occupe de lui soit unie. Et nous nous battons tous ensemble. On ne doit pas tout porter seul sur son dos, sinon ce serait trop lourd. Et il faut accepter que la mort ne soit pas toujours la pire issue.»

Cette compagne, Mette Berger l’a frôlée à plusieurs reprises dans sa vie. «Enfant, mon père m’a sauvée in extremis de la noyade. Et lors de mes études, j’ai quitté par hasard des amis sur un voilier, qui a fait naufrage le lendemain dans une tempête.» Était-ce le signe d’une vie à côtoyer la mort? Elle l’ignore, mais elle a appris à prendre des décisions difficiles, toujours dans l’intérêt du patient. Et cette mort, elle l’évoque sans tabou, se souvient de son premier compagnon parti trop tôt, lui aussi aux soins intensifs. Silence. Mais le sourire revient, comme lorsqu’elle évoque, en nous réservant de son poisson, son enfance à cheval entre la Norvège et l’Espagne, où son père est envoyé par Nestlé. «J’y ai vécu jusqu’à mes 7 ans et j’y ai été très heureuse.» Dehors, surtout, dans les arbres, par tout temps, à la dure.

Et puis la famille s’installe en Suisse et la gamine au sang viking habituée à une grande liberté se frotte au système scolaire vaudois des années 60. Une souffrance, nous confie-t-elle. «Nous avions une maîtresse qui nous attrapait par les cheveux et qui nous corrigeait à seau d’eau glaciale sur la tête. J’avais de l’avance sur mes camarades, mais comme je ne parlais pas le français, on m’avait mise au fond de la classe pour que je ne dérange pas.»

De l’émotion partagée

Mette Berger est résistante, ambitieuse. Après de brillantes études de médecine, elle se spécialise dans l’anesthésiologie, puis en médecine intensive. C’est son premier contact avec les grands brûlés. Et elle ne les quittera plus, malgré les gardes épuisantes, des horaires compliqués et une fille qu’elle élève seule. «J’ai eu la chance d’avoir un chef britannique très avant-gardiste, qui soutenait le job sharing dans les années 80. C’était osé.» Propulsée médecin cadre, elle se lance dans la recherche. Elle veut réduire les complications de ses patients, trouve les fonds auprès de Nestlé et obtient deux ans de soutien de biologistes pour sa recherche sur les éléments traces. Elle développe le brevet et le vend. Aujourd’hui encore, de nombreux hôpitaux ont copié cet assemblage administré en perfusion et qui réduit d’un tiers les infections. C’est aussi elle qui introduit l’hypnose en 2005 dans son service pour soulager les grands brûlés, avec des résultats bluffants.

Derrière un sourire modeste, il y a une certaine fierté chez Mette Berger. Celle au service de ses patients, qu’elle revoit parfois, avec beaucoup d’émotion partagée. «Les gens qui sont aux soins intensifs vivent des moments difficiles. Mais ils viennent parfois nous saluer quand ils quittent l’hôpital.»

«Quand elle vous demande de travailler avec elle, vous n’avez pas le choix, vous dites oui.» Nathalie Jacquelin-Ravel a connu Mette Berger sur un projet de recherche. «Elle met la barre très haut, et n’aime pas trop répéter trois fois la même chose, s’amuse la médecin. Mais à l’arrivée, c’est un tel bonheur de partager ses connaissances. Au-delà de ses compétences, elle est humaine, empathique et tournée vers l’autre, que cela soit ses collègues, ses patients ou ses amis. Elle met une empreinte sur votre chemin de vie.»

Cette bosseuse inépuisable, qui pratique du yoga ou tape dans une balle de golf pour se défouler, a aussi une formation en économie de la santé. Ces dernières années, elle s’est mise à sillonner le monde, hier à Hong Kong, demain au Brésil, après-demain à Moscou, pour expliquer comment on gère un programme de nutrition et un service de grands brûlés. «Aujourd’hui, il faut vendre ce qu’on fait, ce que nous médecins ne savons pas forcément faire. Le CHUV l’a compris puisqu’il demande maintenant aux médecins cadres des micro-MBA.» Elle fait partie des rares femmes qui sont dans ce circuit des congrès, et admet qu’elle a dû se battre à une époque où cela n’avait rien d’évident. «J’étais un peu une exception car j’ai pu profiter de mon mi-temps pour écrire des publications. Je m’étais acheté un ordinateur, il coûtait une fortune, et je travaillais le soir pendant que ma fille dormait au ronronnement de la machine.» Féministe? Elle pousse en tout cas les jeunes femmes dans son service à ne pas abandonner les formations quand arrivent les enfants, un jalon essentiel si l’on veut faire carrière en médecine.

«On nous a toujours appris à être responsable des nôtres et transmettre ce que nous avions.»

Son moteur, ce n’est pas la reconnaissance, c’est l’utilité. Peut-être un héritage de ses ancêtres de la lointaine Norvège. «On nous a toujours appris à être responsable des nôtres et transmettre ce que nous avions.» Et elle le fait plutôt bien.

Créé: 21.10.2019, 09h30

Bio:

1962

Arrivée en Suisse à l’âge de 7 ans.

1986

Naissance de sa fille et études de médecine à Lausanne.

1989

Diplôme de nutrition humaine à l’Université de Nancy.

1992

Publie une étude de bilan des éléments traces chez les grands brûlés montrant leurs énormes pertes cutanées. Cette étude a servi de base pour les études interventionnelles qui ont suivi.

1996

Doctorat en sciences (PhD) Université d’Umeå, Suède.

2003

Médecin cadre aux soins intensifs du CHUV et responsable des grands brûlés.

2006

Professeure associée à l’Université de Lausanne.

Dès 2008

Membre du groupe des guidelines de nutrition en soins intensifs de l’ESPEN (European Society of Clinical Nutrition Metabolism)

2019

Membre honoraire de la société européenne de médecine en soins intensifs (European Society of Intensive Care Medicine).

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