Vaud renvoie de plus en plus de femmes et d'enfants de force

AsileLongtemps relativement épargnés, femmes et mineurs subissent de plein fouet le durcissement de la politique d’asile. Des chiffres corroborent les constats du terrain.

Image: ODILE MEYLAN

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«I’m next – je suis la suivante.» C’est ce qu’a déclaré la voisine de Kidest lorsque cette dernière a été arrêtée au foyer EVAM d’Écublens, ce mardi 4 septembre au petit matin. Des photos prises par un résident montrent un branle-bas de combat: deux bus au moins, autour desquels s'affairent cinq personnes en civil et quatre policiers – ces derniers étaient cinq ou six au minimum avec trois voitures, selon un témoin que nous avons contacté. But de l’opération: emmener cette jeune maman érythréenne et son bébé de 20 mois à l’aéroport pour les renvoyer vers la Grèce.


L'édito: La barque vaudoise n’est de loin pas pleine


Titulaire d’un permis de séjour dans ce pays, Kidest avait rejoint la Suisse pour y accoucher par césarienne, étant donné qu’elle ne bénéficiait ni d’un suivi médical ni de revenus suffisants pour élever un enfant en Grèce.

Augmentation depuis 2016

Le renvoi de la jeune femme, que nous avions rencontrée quelques semaines avant son arrestation, s’ajoute aux 15 départs forcés de femmes organisés par le Canton de Vaud durant les six premiers mois de l’année 2018. Son fils Amanil, lui, est un cas de plus de renvoi d’un mineur par le Service de la population vaudois suite à une décision de Berne. Entre janvier et juin 2018, ils ont été 16, comme lui, à être expulsés sous la contrainte, par vol spécial ou suite à un «accompagnement» vers un vol de ligne. Durant toute l’année 2016, ils n’étaient que 5, contre 17 pour l’année 2017. Alors qu’ils ne correspondaient qu’aux 8% du total des départs contrôlés de mineurs en 2016, les renvois sous la contrainte ont représenté 37% de ce total durant les six premiers mois de cette année.

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Pour Stève Maucci, chef du Service de la population (SPOP), ces chiffres doivent toutefois être relativisés car le nombre total de renvois de ce type reste faible: «Si une famille avec cinq enfants est renvoyée, cela représente déjà le tiers du total des mineurs renvoyés sous la contrainte durant les six premiers mois de l’année», souligne ainsi Stève Maucci, qui précise également qu’aucun mineur non accompagné n’est concerné. Reste que ces statistiques, calculées pour la première fois grâce à des démarches effectuées par «24 heures» auprès du SPOP, corroborent les observations que font de nombreux acteurs du terrain depuis 2016. Que s’est-il passé durant ces deux dernières années?

Actif depuis plusieurs décennies en tant que militant et avocat spécialiste du droit d’asile, le député Ensemble à gauche Jean-Michel Dolivo constate un «durcissement très brutal» de la situation, qu’il attribue notamment à l’article 89b introduit dans la loi sur l’asile en octobre 2016. Selon ce dernier, la Confédération peut couper les subsides aux Cantons qui ne respectent pas leur obligation d’exécuter les renvois décidés par Berne. Le montant du forfait d’intégration versé aux Cantons est de 18 000 francs par personne et par année. Entre octobre 2016 et septembre 2017, la subvention a été supprimée dans 121 cas, pour un montant total estimé à un million de francs, à en croire une réponse de Simonetta Sommaruga à une question de l’UDC vaudois Michaël Buffat en décembre 2017. Selon les statistiques du Secrétariat d’État aux migrations, quelque 94 cas de suppression ont été comptabilisés entre le 1er mai 2017 et le 30 avril 2018. Cela fait du Canton de Vaud le plus mauvais élève en la matière, avant Neuchâtel et Genève.

«La Confédération a désormais des moyens de pression financiers et Vaud tente de se rattraper», analyse Jean-Michel Dolivo. Séparations de familles, renvois de mères seules avec des enfants en bas âge: «Il n’y a plus de limites ni de tabous dans l’exécution des renvois», selon le député. Ce dernier souligne la forte marge d’appréciation du Canton dans la mise en œuvre des décisions prises par Berne: «Avant, les dossiers des personnes les plus vulnérables étaient placés sur le dessous de la pile, ce qui montre l’arbitraire qui règne dans le domaine de l’asile.»

Membre de la coalition Dublin et désormais bénévole chez Amnesty International Suisse, Denise Graf, qui fut la coordinatrice asile de cette ONG, fait le même constat: «L’attitude des autorités vaudoises en matière de renvois a longtemps été plus humaine que dans d’autres cantons. Aujourd’hui, Vaud se démarque encore en collaborant avec le Service social international, par exemple. Mais depuis l’an passé, on constate un acharnement injustifié, notamment envers des familles.» Stève Maucci réfute ces allégations. Selon lui, «l’augmentation du nombre de renvois de femmes et d’enfants peut aussi s’expliquer par un changement au niveau de la population concernée: depuis 2016, il y a davantage de familles et moins de célibataires.»

Résidents très choqués

Pour Jean-Michel Dolivo, ce constat va de pair avec une «UDC-isation» générale de la politique. Au niveau vaudois, cela s’est traduit par un durcissement de la loi d’application cantonale entré en vigueur en septembre 2017, qui a notamment introduit des dispositions facilitant l’application des mesures de contrainte et assignations à résidence. Femmes et enfants sont également concernés. Eman*, que nous avions rencontrée en même temps que Kidest, est ainsi forcée de rester dans son foyer entre 22 h et 7 h du matin depuis 6 mois, explique Graziella de Coulon, membre du collectif R. «Comme Kidest, elle peut être renvoyée vers la Grèce avec sa fille d’un jour à l’autre», précise la militante. Cette situation induit un stress intense chez les mères et leurs enfants: en état de choc suite à une première irruption de la police il y a quelques mois, Kidest prenait des antidépresseurs et bénéficiait d’un soutien psychologique depuis.

Au foyer d’Écublens où la jeune maman a été arrêtée, les résidents ont été très choqués, assure Valérie Agnéus, coordinatrice des bénévoles auprès de l’Établissement vaudois d’accueil des migrants et fondatrice de l’association Abraé, basée dans le foyer. «C’est la première fois que nous sommes confrontés au renvoi d’une femme seule avec un bébé.» Comme le confirme un témoin, la plupart des affaires du petit sont restées sur place après le départ forcé de Kidest et de son enfant. «Les personnes qui ont fait les valises n’ont mis que quelques habits en fouillis, une chaussure gauche d’une paire et une chaussure droite d'une autre paire, raconte Valérie Agnéus. J’ai dû faire envoyer par la suite les doudous et les jouets du bébé, sa poussette, un mixer…»

Jean-Christophe Sauterel, porte-parole de la police cantonale vaudoise, souligne qu’«au besoin, les policiers, avec la collaboration des personnes renvoyées, se chargent de préparer les valises» mais que dans ce cas ils «emportent les objets choisis par celles-ci». Il précise que «ces renvois (ndlr: forcés) sont exécutés avec humanité et dans le respect de la dignité des personnes concernées». Établie pour l’heure dans un foyer de jésuites à Athènes, Kidest n’a nulle part où aller par la suite, explique la coordinatrice. Le chef du SPOP, Stève Maucci, assure que son service suit la situation de près.


Témoignages

«La première fois que les policiers ont débarqué, je les ai suppliés de nous laisser. En partant, ils m’ont dit: «On reviendra.»

Kidest, renvoyée en Grèce le 4 septembre avec son fils, Amanil (photo prise à Lausanne en juillet)

«En Grèce, je n’avais aucune aide, pas de toit. J’ai perdu contact avec mon mari. Quel serait l’avenir pour mon enfant là-bas?»

Eman*, assignée à résidence à Lausanne depuis six mois

«Mon fils a des problèmes de santé. Il est suivi par le CHUV et devra peut-être se faire opérer. Si je suis renvoyée, c’est fichu.»

Tigist, mère de Brook, menacée de renvoi
(24 heures)

Créé: 15.10.2018, 06h45

Le médecin cantonal sollicité

Le renvoi, le 24 mai 2018, vers Sarajevo d’une mère d’origine bosniaque et de ses deux enfants avait ému des professionnels de la santé ainsi que des enseignants et camarades du collège de Prilly où l’aîné, 15 ans, était scolarisé.

«À la suite de ce cas, nous avons sollicité l’intervention du médecin cantonal», explique Sabina Herdic Schindler, psychologue et psychothérapeute, qui suit le père resté en Suisse. «Des discussions ont été entamées entre son office et le Service de la population, notamment. L’idée est d’exiger que le médecin cantonal soit consulté avant le renvoi d’une personne vulnérable.»

Contacté, Ahmed Berzig, médecin cantonal adjoint chargé des populations vulnérables, confirme que des discussions ont lieu, mais il n’en divulgue pas la teneur.

Selon la psychologue, la famille est toujours séparée et ses membres sont encore sous le choc après ce renvoi. D’après elle, la fillette de 7 ans n’est toujours pas scolarisée en Bosnie. La police avait fait irruption dans le logement et emmené la famille en l’absence du père, qui était hospitalisé. Le cas avait fait l’objet d’une interpellation au Grand Conseil, qui demandait notamment si l’article de la loi vaudoise sur les étrangers selon lequel «la situation des personnes vulnérables est prise en compte dans le cadre des modalités de renvoi» avait été appliqué.

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