Les Vaudois consomment plus de 55'000 joints par jour

DrogueLe dernier volet d’une étude monumentale sur les stupéfiants lève le voile sur le cannabis. Avec quelques surprises.

Le cannabis, son taux de THC notamment, a été analysé à l’École des sciences criminelles de l’UNIL.

Le cannabis, son taux de THC notamment, a été analysé à l’École des sciences criminelles de l’UNIL. Image: Patrick Martin

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Le chiffre a de quoi faire tourner la tête. Au propre comme au figuré. Chaque jour, dans le canton, ce sont plus de 55'000 joints qui sont consommés. Ils étourdissent l’esprit de milliers d’adeptes de la fumette aux profils et aux habitudes très différents. Il y a les usagers dits «récréatifs», qui se laissent aller à planer de temps en temps, essentiellement le week-end.

Il y a aussi les «réguliers», qui fument plusieurs fois par mois, et ceux qui craquent une fois par année si l’occasion se présente. Enfin, on compte ceux qui le consomment à des fins médicales. En tout, ils sont entre 60'000 et 85'000 en terre vaudoise à fumer entre 3,5 et 5,1 tonnes de cannabis par année.

Recours à la violence

Pour satisfaire cette demande colossale, le marché mis en place a tout d’un labyrinthe. Et se révèle bien plus hermétique que ceux de l’héroïne et de la cocaïne. Car le cannabis a la particularité de pouvoir être cultivé à peu près partout et à moindre coût. Certains ne s’en privent donc pas. Conséquence: à côté des filières étrangères qui importent, distribuent et vendent la drogue ainsi que des consommateurs qui importent de grosses quantités qu’ils redistribuent, des acteurs bien plus locaux entrent en jeu.

À l’image des groupes criminels qui produisent des centaines de kilos et qui ont recours à la violence pour protéger leurs stocks. Mais il y a aussi les producteurs de petites quantités ou encore les autoproducteurs, ces apprentis jardiniers qui cultivent pour leur propre consommation mais qui ne rechignent pas à vendre d’infimes doses ou à «dépanner» leurs connaissances.

Bref, le marché du cannabis compte une infinité d’acteurs. «Ces nombreux usagers très différents les uns des autres et l’aspect multiforme des filières et des sources contribuent à faire du cannabis le marché des stupéfiants le plus dur à appréhender. Il est tentaculaire et bien plus complexe qu’on imaginait», relève Pierre Esseiva, ponte de l’étude des stupéfiants à l’École des sciences criminelles (ESC) de l’UNIL.

Un travail de bénédictin

Avec deux autres spécialistes, Frank Zobel, directeur adjoint d’Addiction Suisse, et Sanda Samitca, chercheuse au Secteur évaluation et expertise en santé publique (CEESAN) d’Unisanté, Pierre Esseiva s’est lancé dans un travail de bénédictin qui n’a pas d’équivalent au monde. Des mois durant, dans une démarche interdisciplinaire, ils ont analysé les traces de stupéfiants trouvées dans les eaux usées, étudié les doses saisies par la police, épluché des condamnations judiciaires de dealers pincés et se sont entretenus avec des enquêteurs, des travailleurs sociaux ou encore des consommateurs.

Concrètement, cette analyse du marché du cannabis est le troisième et dernier volet d’une étude monumentale sur le marché des stupéfiants en terre vaudoise. Après l’héroïne en 2017 et les stimulants en 2018, l’étude rigoureuse des cannabinoïdes clôt la trilogie baptisée «Marstup», pour structure et produits du marché des stupéfiants.

Moins rentable que la coke

De l’historique et du descriptif des produits à la structure du marché du cannabis en passant par sa composition chimique et ses nombreux dérivés, le rapport de près de 140 pages est passionnant. Très didactique, il relève par exemple le retour en force du haschisch et de l’herbe importée, des taux de pureté toujours plus hauts, mais renferme aussi plusieurs surprises que même l’un des plus grands experts en la matière n’avait pas vu venir. «Le cannabis représente près de 85% du marché des stupéfiants, mais son chiffre d’affaires est inférieur à celui de la cocaïne, je ne m’y attendais pas», confesse Pierre Esseiva, pour citer la plus frappante.

S’étonnant des mêmes choses, Frank Zobel ne cache pas non plus son étonnement sur le peu de curiosité dont font preuve les usagers quant à ce qu’ils fument. «Ils ont une source fiable pour obtenir leur cannabis, ça leur suffit. Souvent, ils ne cherchent pas à en savoir plus sur l’origine du produit.»

Au final, il ressort de l’étude que le cannabis, qui n’est pas la priorité des policiers, est essentiellement consommé par des usagers insérés dont la consommation ne pose pas souvent problème. «75% des consommateurs ont moins de 35 ans. Cette consommation, liée à une phase de vie, tend à disparaître d’elle-même avec le temps. La consommation occasionnelle est peu problématique. Il y a en revanche lieu d’être plus attentif aux 5000 à 7000 usagers intensifs, qui fument tous les jours ou presque. Ces gens, qui représentent moins de 9% des usagers, consomment plus de la moitié du cannabis fumé chaque année dans le canton. Cette catégorie présente un risque de développer des maladies, des problèmes pulmonaires ou psychiques», conclut Sanda Samitca.

Créé: 23.01.2020, 06h39

Arnaque et avertissement

Le double rôle du CBD

Mélanges En analysant le monde du cannabis, les auteurs de l’étude ne pouvaient passer à côté de son cousin, légal lui, le CBD, dont le taux de THC est inférieur à 1%. «Dans les saisies de cannabis que nous ont fournies les policiers, nous avons découvert qu’il existe des mélanges de cannabis illégal riche en THC mélangé avec du cannabis légal», indique Pierre Esseiva, confirmant une arnaque que beaucoup pressentaient.

Alléchante Depuis son apparition, le cannabis légal a vu son prix chuter et coûte bien moins cher que son pendant illégal. Pour les dealers, l’arnaque est donc alléchante: mélanger les deux et faire passer le tout pour de l’herbe 100% illégale, avec une jolie marge au passage.

Prohibition - En marge de cette combine, le CBD a un autre rôle à jouer. «Son explosion, il y a quelques années, a pris tout le monde de court et montre bien ce qui arriverait en cas de légalisation sans régulation appropriée. On a vu à quelle vitesse et sous quelle forme un marché du cannabis se développe», estime Frank Zobel. Avec sa casquette de responsable chez Addiction Suisse, qui ne voit pas la prohibition d’un bon œil, de sensibiliser les pouvoirs publics.

Légalisation «On parle de légalisation depuis plus de vingt ans, les initiatives se multiplient. On finira par y arriver tôt ou tard. Alors autant s’y préparer et réfléchir intelligemment à la mise en place d’une telle opportunité. Comment ces produits seront-ils vendus? Où seront-ils disponibles? Veut-on les taxer un peu ou beaucoup? Toutes ces questions doivent être posées en amont car une fois le produit autorisé il sera trop tard pour se poser la question.»

En chiffres

3,5-5,1 En tonnes, il s’agit du volume consommé de cannabis (herbe et résine) par année dans le canton.

60-80 En milliers de personnes, le nombre de consommateurs ces douze derniers mois.

25-35 En milliers de personnes, le nombre d’usagers actuels (trente derniers jours).

5-7 En milliers de consommateurs, le nombre d’usagers intensifs (vingt jours ou plus dans le dernier mois).

31,7-46,3 En millions de francs, le chiffre d’affaires du cannabis vaudois.

30 En francs, les dépenses moyennes mensuelles d’un usager récréatif (314 francs pour un usager intensif).

Visite de la plus grande usine à cannabis de Suisse

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