Vaudois et Helvètes pleurent Gilbert Kaenel

Carnet noirL’archéologue vaudois, figure du patrimoine et de la recherche, est décédé à l’âge de 70 ans.

Gilbert Kaenel a dirigé le Musée cantonal d’archéologie pendant trente ans.

Gilbert Kaenel a dirigé le Musée cantonal d’archéologie pendant trente ans. Image: FLORIAN CELLA

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À l’image du premier prince de Rome, on le pensait un peu éternel. Gilbert Kaenel, celui qu’on appelait depuis des temps immémoriaux Auguste, est mort subitement jeudi dernier, chez lui à Moudon.

Véritable père puis directeur du Musée cantonal d’archéologie de 1985 à 2015 (il aimait rappeler que son prédécesseur était dentiste), ce pionnier de l’archéologie avait 70 ans.

C'est lui qui a mis en place l'exposition actuelle et l'institution avec son aura régionale. Passant souvent près de Lucens, il s'est fortement impliqué dans la transformation de l'ancienne centrale en vaste dépôt des collections archéologiques auparavant dispersées.

Le grand public lui doit beaucoup. Vulgarisateur de talent, coéditeur de la somme que constituent les «Cahiers d’archéologie romande», à la tête d’innombrables expositions et programmes de recherche, il a largement contribué à nos connaissances de l’histoire et de l’évolution du Pays de Vaud, et au-delà.

Après des premiers coups de truelles à Ogens, à Baulmes puis à Yverdon, le Payernois, fils du conservateur de l’abbatiale, s’est consacré à l’âge du fer et à la période laténienne, jusqu’à en devenir une référence européenne. Ses recherches sur les oppidums et autres agglomérations celtiques ou sur le devenir des Helvètes avant et après la guerre des Gaules ont, notamment, fait date.

«C’était là qu’il y avait tout à faire, c’était pour nous la période la moins connue», témoigne Denis Weidmann, ancien archéologue cantonal et compère de longue date. Avec le professeur Daniel Paunier, ces trois fondateurs de l’archéologie vaudoise ont mis en place la protection du patrimoine souterrain, son étude et sa muséographie dès les années 1960. «Il y avait tout à faire, jusqu’aux lois. Auguste faisait partie d’une petite brigade de fouilleurs qui s’est constituée sur le tas, raconte Denis Weidmann. Tout ou presque se dessinait sur une table de bistrot, une période héroïque et révolue. Un vrai chercheur. Selon lui, il fallait décloisonner, regarder au-delà des limites pour donner un sens global aux vestiges. Il essayait de comprendre l’origine de l’identité locale, comme ça, sans faire de vagues.»

L’archéologue Marie-France Meylan-Krause abonde. «C’était un ponte d’envergure internationale qui ne refusait jamais une conférence ou une visite guidée pour les gens d’ici. Un très bon vulgarisateur.»

A notre confrère Gilbert Salem dans un interview il glissait: «Au fond, en trente ans j'ai vécu le passage à la professionnalisation de l'archéologie. Je me suis formé à l'interrogation du terrain. A force de faire parler les vestiges, on se pose des questions sur soi-même»

Gilbert Kaenel restera associé à des fouilles majeures: les barques d’Yverdon, l’oppidum du Vully, le site de Vidy. Pour ne citer que ceux-ci. Il disparaît alors que l’étude de ce qu’il qualifiait de découverte la plus marquante de sa vie, le sanctuaire celtique du Mormont, se poursuit.

Professeur à divers titre entre l'Université de Genève, Berne, Lausanne, et le Collège de France à Paris, il parvenait à répartir son temps entre les réunions européennes de chercheurs et les sociétés savantes vaudoises. «Dans une discipline souvent fractionnée et prompt aux clivages, c'était un grand pacificateur. Une figure rare, note un proche. C'est lui qui a relancé les études sur La Tène, collection qui n'intéressait que peu de monde.»

Tous ses disciples dépeignent un bonhomme un rien bourru en apparence, multifacette, cachant une infinie générosité. Un grand gaillard, toujours l’oignon en poche, avançant un peu penché comme pour mieux voir les détails d’une céramique gauloise ou d’une étiquette de chasselas.

«Un amoureux de la chose vaudoise. Il pouvait passer des heures dans des pintes à simplement écouter les gens, raconte son complice Laurent Flutsch, directeur du Musée romain de Lausanne-Vidy. Il était toujours curieux de tout, notamment des expressions bien vaudoises qui le fascinaient. Son «bon!», quand il y avait un moment de blanc autour de trois décis était incroyable.»

En recevant l’insigne de commandeur des Arts et des Lettres de la main de la ministre française, le Broyard avait alors dit qu’il n’avait pas la modestie de refuser. Dans l’exposition que le Musée romain lui avait dédiée, Auguste, qui manquait rarement les brandons de Payerne, les vendanges de Lutry ou trois décis à la Couronne à deux pas de Rumine, y décrivait avec le talent d’un Gilles la mentalité des Vaudois: «Une forme d’épaisseur feinte, de lourdeur qui cache une finesse insondable.» C’est cet esprit qui vient de perdre un de ses sacrés représentants.

Créé: 23.02.2020, 21h59

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