Un vaudois intrépide ouvre un hôpital gratuit à Bali

ReportageRévolté par le manque d’accès aux soins en Indonésie, Alexandre Wettstein soulève des montagnes

Alexandre Wettstein, fondateur de la Fair Future Foundation, pose devant le nouveau centre médical situé à Anjingan, dans l’une des régions les plus pauvres de Bali.

Alexandre Wettstein, fondateur de la Fair Future Foundation, pose devant le nouveau centre médical situé à Anjingan, dans l’une des régions les plus pauvres de Bali. Image: CJD/BCV

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Lorsqu’il a lancé le chantier du centre médical Bali Sari dans le district de Klung­kung, une zone pauvre de l’est de Bali, Alexandre Wettstein n’avait pas de quoi le payer. «On n’avait que 5% du budget, explique cet infirmier vaudois exilé, visiblement ému le jour de l’inauguration, après la prière hindouiste demandant la protection des dieux. Mais qui ne tente rien n’a rien. On s’est battu, on a convaincu et on a trouvé les sous. Rien n’est impossible quand on le fait avec le cœur.»

Cet hôpital providentiel planté au milieu des rizières, dans une région dénuée de structure sanitaire, a été construit grâce à des dons privés (500'000 francs). L’équipement médical est financé par le fonds de solidarité des collaborateurs de la BCV (150'000 fr.). Ici, toutes les consultations sont gratuites: urgences, pédiatrie, gynécologie, physio, dentiste… Seuls les patients qui en ont les moyens passent à la caisse. Des offrandes sont posées partout, sur les seuils, le scanner, même le générateur. Les coupures d’électricité sont monnaie courante.

Souffrir en silence

La plupart des patients qui attendent leur tour n’ont jamais vu de médecin de leur vie. Dans un pays où l’accès aux soins – même de base – est un privilège, les habitants ne consultent guère. Trop cher. Trop loin. «Énormément de gens n’ont pas les moyens de s’offrir un traitement médical, s’indigne Alexandre Wettstein. D’ailleurs, ils ne sauraient pas où aller… Alors les malades restent chez eux. Il n’y a pas de système d’assurance maladie, pas de soins gratuits hormis ceux que notre fondation offre. On voit tous les jours des situations dramatiques, des douleurs insupportables. Ici, les gens souffrent de malnutrition et meurent de maladies curables. La prévention n’existe pas; le sida fait des ravages. Et les maladies mentales sont considérées comme une honte pour la famille. Vous ne verrez pas de handicapé dans la rue. Ils sont enfermés chez eux.»

Voilà huit ans que le Vaudois de 52 ans établi en Indonésie se bat avec sa Fair Future Foundation pour fournir des soins médicaux gratuits à la population dans le besoin. L’homme aime les slogans, surtout celui-ci: «Si vous pensez être trop petits pour faire une différence, essayez donc de dormir avec un moustique.» En huit ans, ce frondeur charismatique a bousculé le système sanitaire. Tout a commencé en 2010 avec une petite clinique ouverte dans la ville d’Ubud. Aujourd’hui, ses équipes locales soignent plus de 35'000 personnes chaque année, dans des centres mais aussi à domicile ou dans des cliniques ambulantes.

La tournée de soins à domicile nous emmène ce jour-là dans la région de Bangli. Les soignants, aiguillés par les autorités sanitaires, sillonnent les petites routes, passent de maison en maison, auscultent, distribuent médicaments, réconfort et denrées alimentaires. Les cas se succèdent: une femme sourde et aveugle qui souffre du dos. Une autre avec une fracture du fémur dont il faut organiser le transfert. Un homme incontinent et paralysé, alité dans sa chambre depuis sa crise cardiaque il y a cinq ans. Sur la place d’un village, un habitant âgé souffrant d’une cataracte infectée confie au médecin que se déplacer est devenu difficile. Il reçoit des gouttes antibiotiques et des médicaments contre l’hypertension.

La tournée s’achève dans un parc où une centaine d’orphelins avertis par les chefs de village attendent les équipes pour un check-up gratuit. Toutes les activités de la fondation se font en collaboration avec le service de la santé. «Les employés du gouvernement sont dans les bureaux, occupés avec l’administratif, soupire un collaborateur. Ils devraient sortir, aller voir la réalité dans les villages.»

En Indonésie, quand on est malade, on est complètement exclu de la société

S’il a cruellement besoin de dons – notamment pour prendre en charge les milliers de patients attendus dans le nouvel hôpital – Alexandre Wettstein ne jure que par l’autosuffisance. Près de 80% des frais médicaux dispensés par la fondation sont couverts par les bénéfices de son restaurant social, le Fair Warung Balé, une adresse populaire à Ubud. L’addition d’un repas paie en moyenne deux consultations. «Tout est réinvesti. Et nous employons des jeunes en difficulté. Ça leur donne un emploi et une formation.»

Pande est l’un de ces jeunes, devenu depuis le bras droit de l’infirmier suisse. «Alex est quelqu’un de très idéaliste, souligne-t-il. Avec lui, c’est le plan A, pas le plan B! Et il est honnête dans son cœur. Ce qu’il dit, il le ressent. Son caractère fort m’a surpris au début. Ici, on n’a pas l’habitude des gens qui tapent sur la table.» Le pays étant miné par la corruption, donner des coups de pied dans la fourmilière avec plus ou moins de tact a valu au Vaudois des menaces. Aujourd’hui, il se protège.

Question de karma

«Des problèmes, il y en aura toujours, sourit Pande. C’est un voyage qu’on fait ensemble, comme une famille. Les gens nous aideront à les aider. C’est le karma.»

On dit d’Alexandre Wettstein qu’il ne s’arrête jamais. À peine l’hôpital inauguré, voilà qu’il planifie une extension comprenant des chambres et un centre de chirurgie et d’imagerie médicale. «On aimerait aussi avoir un laboratoire ADN, une IRM… Ce projet pilote est amené à grandir. On ne peut pas s’arrêter là. Il faut penser plus loin et surtout différemment.»

Ancien directeur administratif de la Fondation Cherpillod, ce motard mélomane qui parle couramment indonésien a découvert Bali à la faveur d’un voyage. Il évoque la Suisse avec émotion – «Le pays me manque quand je suis en Indonésie, et inversement.» Il parle aussi de son père, le généticien et essayiste français Axel Kahn. Il l’a rencontré tardivement, alors qu’il était déjà adulte. «Un bouleversement. J’ai l’impression d’être né ce jour-là. Si je fais tout cela, c’est aussi un peu grâce à lui. Tu sais quoi? Je le fais aussi pour moi. Pour bien faire les choses, il faut savoir aimer ce qu’on fait et s’aimer soi-même. N’y vois pas de la vanité. Je me sens vivant, respirant, je sens mon cœur battre. Je vais continuer parce que la tristesse me fait pleurer, parce que l’injustice m’insupporte. J’ai toujours été une éponge. Je pleure beaucoup; je ris beaucoup, aussi. L’émotion, c’est le carburant de ma vie.»

Créé: 03.02.2019, 09h00

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Au jour le jour



Les médecins de la fondation visitent les malades dans les villages pauvres et isolés. Cette femme est aveugle. L’équipe donne à sa fille des antidouleurs et des gouttes pour les yeux.




Autre famille, autre distribution de médicaments. «La situation des gens se péjore, note Alex Wettstein. Ils n’ont pas les moyens de voir un docteur, parfois même de se nourrir.»




Au centre médical fraîchement inauguré dans le district de Klungkung, les malades font la queue pour recevoir leur prescription. La plupart n’ont jamais vu un docteur.

En chiffres

35 000 malades ont été pris en charge l’an dernier par les équipes de la Fair Future Foundation. Ce nombre ne cesse de grandir.

9000 à 12 000 patients supplémentaires sont attendus en 2019 dans le nouvel hôpital public ouvert en octobre dernier à Anjingan.

5,7 tonnes de nourriture sont distribuées chaque année aux habitants par la fondation, qui donne des «coups de main» en plus des soins.

75% du programme de soins sont financés par le restaurant social de la structure, situé à Ubud. Un repas paie en moyenne deux consultations.

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