Les vendeurs de pétrole se plient au défi climatique

LausanneRéunis à Lausanne, les chefs de file du monde du négoce révèlent comment ils comptent tirer parti de la transition énergétique.

Les participants répondait à l'appel du Collectif contre la spéculation sur les matières premières (CCSMP)

Les participants répondait à l'appel du Collectif contre la spéculation sur les matières premières (CCSMP) Image: PATRICK MARTIN

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Ironique. Alors que les patrons des principales sociétés de commerce d’hydrocarbures de la planète discutaient transition climatique, mardi matin à Lausanne, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) alertait sur le niveau record des rejets de gaz carbonique. Lequel résulte d’une augmentation «exceptionnelle» des besoins en énergie, qui ont bondi de 2,3% en 2018. Du jamais vu au cours de la dernière décennie.

La situation reste donc des plus favorables aux multinationales chargées d’approvisionner la planète en hydrocarbures, qui participent depuis deux jours au Financial Times Commodities Global Summit. Torbjörn Törnqvist, le cofondateur du groupe Gunvor rassure l’assistance: «Gaz naturel, biocarburants? Cela reste des matières premières et cela correspond toujours à ce que nous savons faire.»

Du tout pétrole à l’électricité

D’un côté, Torbjörn Törnqvist et les cinq concurrents à ses côtés sur la scène de l’hôtel Beau-Rivage orchestrent à eux seuls le commerce de 35 millions de barils d’hydrocarbures chaque jour, soit l’équivalent des volumes produits par l’ensemble du Moyen-Orient.

Mais de l’autre, ils s’adaptent en tentant de devenir des intermédiaires incontournables dans la fourniture de sources d’énergie moins dommageables pour l’environnement.

Chez Vitol, le premier d’entre eux, environ 20% de l’activité totale est actuellement liée à cette nouvelle donne énergétique, indique le directeur général Russel Hardy. Le reste, ce sont les produits «traditionnels». En clair des hydrocarbures. L’an dernier, le groupe basé à Genève a contribué à la mise en place d’une structure dotée de 200 millions d’euros, qui investira notamment dans des parcs éoliens en haute mer. Associé aux financiers de la firme Low Carbon, Vitol avait participé il y a un an à la construction du plus grand site de stockage d’électricité par batterie du Royaume-Uni. Sa stratégie? «En tant qu’acteur majeur sur le marché européen de l’électricité, il est important que nous participions au développement des énergies renouvelable.»

Un constat qui fait écho aux propos chocs des responsables de Shell, qui déclaraient il y a dix jours vouloir transformer la major pétrolière en «première compagnie d’électricité au monde». Le groupe anglo-néerlandais prévoit d’investir entre 1 et 2 milliards de dollars par an dans les nouvelles énergies.

Plus besoin de «traders»?

En dépit des appels à une véritable révolution énergétique – dès les années à venir – émanant des manifestations en faveur du climat qui se succèdent en Europe, les propos des «traders» restent beaucoup plus prudents.

À raison, estime Andreas Missbach, codirecteur de l’ONG suisse Public Eye. «Quand les négociants entendent énergies durables, ils comprennent encore souvent gaz naturel ou biocarburants; reste qu’une réelle transition énergétique nécessitera surtout de l’électricité générée localement… qui deviendra beaucoup plus indépendante de tels intermédiaires», prévient l’activiste, en marge du sommet de Lausanne.

En réalité, les chefs de file du monde du négoce restent pour l’instant d’avis que cette transformation existentielle prendra du temps. Beaucoup de temps. Responsable des activités liées au pétrole et au gaz chez le géant zougois Glencore, Alex Beard évoque «une transition sur plusieurs générations». Patron du trading au sein de la Shell, Mark Quartermain rappelle que pour plus d’un milliard d’êtres humains «le principal problème reste d’avoir simplement accès à l’électricité».

Un constat implacable auquel faisait écho mardi le rapport de l’AIE: l’an dernier, près du tiers de l’accroissement des rejets de CO2 sur la planète venait des nouvelles centrales électriques à charbon déployées en Asie. «Ces centrales ont une moyenne d’âge de douze ans», prévient l’agence. Ce qui leur permettra de fonctionner «durant des décennies».


Manif contre «le sommet des pilleurs»

Quelque 200 personnes ont manifesté mardi en fin de journée à Lausanne contre «le sommet des pilleurs et des pollueurs», à l’appel du Collectif contre la spéculation sur les matières premières (CCSMP). Le mouvement rassemblait une vingtaine de groupements et d’associations, parmi lesquels Attac, la Jeunesse socialiste vaudoise, les Verts Vaud, le POP Vaud ou encore SolidaritéS et Unia Vaud. «Nous sommes là pour leur dire que nous n’en voulons plus, de ces gens qui ont les mains sales. Notre mot d’ordre aujourd’hui, c’est la solidarité internationale», a déclaré la coordinatrice du collectif, Melinda Tschanz.

Le cortège est parti de la gare de Lausanne pour rejoindre le Beau-Rivage Palace au son de slogans tels que «La famine cotée en Bourse» ou «Le Parlement suisse aux ordres des pollueurs». À Ouchy, un important dispositif de police attendait les manifestants, tenus à plusieurs centaines de mètres du palace. Les participants ont assisté à une parodie de mariage entre la Suisse et une multinationale. La tension est toutefois montée d’un cran sous la pression d’un petit noyau dur d’individus dissimulés sous des capuches. Des fumigènes ont été lancés en direction des forces de l’ordre et des barrières ont été démontées. Les moins frileux se sont couchés un instant à même le bitume avant de se disperser.

La manifestation avait été précédée, samedi dernier, d’un contre-sommet à Lausanne. Il avait pour thèmes «Fiscalité et financement du négoce de matières premières» et «Extraction et production de matières premières au Brésil et en Amérique du Sud, qui en parle?». Laurent Antonoff

Créé: 26.03.2019, 21h25

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