Elle veut sauver le bâti vaudois et ses meubles

PortraitLa présidente cantonale de Patrimoine suisse, Béatrice Lovis, se bat pour sauver l’art local de vivre et de construire.

«La vente du château d’Hauteville et de son mobilier m’a très touchée. J’en pleure encore aujourd’hui. C’est comme si on m’avait enlevé une partie de moi-même.»

«La vente du château d’Hauteville et de son mobilier m’a très touchée. J’en pleure encore aujourd’hui. C’est comme si on m’avait enlevé une partie de moi-même.» Image: Chantal Dervey

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Béatrice Lovis est une tête de mule. Lorsqu’elle a un projet dans la tête, la présidente de la section vaudoise de Patrimoine suisse n’y renonce jamais. «C’est une femme pleine de bonté. Mais attention, elle sait ce qu’elle se veut. Et lorsqu’elle s’engage, elle se bat pour l’obtenir. Ce qui ne plaît pas à tout le monde», explique son prédécesseur, Denis de Techtermann.

Cela fait longtemps que la présidente a l’idée d’inscrire la notion de patrimoine mobilier et immatériel dans les statuts de son association. Eh bien, c’est chose faite. Fin mai, son assemblée générale a accepté la proposition. L’association ne défend plus seulement le bâti, mais aussi les meubles, la vaisselle, la décoration intérieure. Bref, tout l’art vaudois de vivre et de construire.

«Lorsqu’elle s’engage, elle se bat pour l’obtenir. Ce qui ne plaît pas à tout le monde»

Béatrice Lovis est la nouvelle Dame de fer de la défense du patrimoine cantonal. Depuis deux ans à la présidence, la jeune femme (née en 1980) joue pleinement son rôle d’opposition. Ses troupes ont enterré la menace des promoteurs sur la muraille romaine d’Avenches. Elles sont parvenues à convaincre le Canton de revoir à la baisse son projet de dilapidation des cures de l’État. Et ce n’est pas fini. D’autres oppositions sont en cours. «Il faut être vigilant. Si nous ne réagissons pas à temps lors d’une mise à l’enquête, ce n’est plus possible d’intervenir.»

Le drame d’Hauteville

Cette idée de défendre le patrimoine est née en 2015. Au lendemain de la vente aux enchères du château d’Hauteville situé à Saint-Légier. Béatrice Lovis se souvient bien de ce «drame». «Cela m’a beaucoup touchée. J’en ai pleuré. C’était comme si on m’avait enlevé une partie de moi-même.» La présidente ne revient pas sur le rôle de l’État de Vaud qui est toujours accusé, selon certains, de n’avoir pas levé le petit doigt pour éviter la vente de ce mobilier d’importance nationale.

À l’époque, la jeune femme est historienne de l’art. Elle apprend par hasard qu'Hauteville est menacé. Pire. La famille propriétaire veut se débarrasser du mobilier historique qui date en partie de l’Ancien régime. «Je préparais alors ma thèse à l’Université de Lausanne (UNIL) sur le théâtre vaudois au XVIIIe siècle. L’activité théâtrale à Hauteville en faisait partie. Cette annonce signifiait la disparition d’un de mes sujets d’études, en direct et devant mes yeux.»

«L'annonce de la vente du château d'Hauteville signifiait la disparition d’un de mes sujets d’études, en direct et devant mes yeux»

Tout a été vendu. Le château, acheté par une université privée américaine. Le mobilier, disparu aux quatre coins du monde. L’universitaire est quand même parvenue à limiter les dégâts. Elle a réuni un groupe d’investisseurs, dont le Musée national de Prangins. Et elle n’a pas hésité à mettre la main au porte-monnaie. Ensemble, ces bienfaiteurs ont acquis des lots entiers de théâtre d’époque: décors, costumes, pièces écrites. Ce matériel est aujourd’hui en lieu sûr.

Il faut sauver le mobilier d’Hauteville. C’est avec cette idée en tête que Béatrice Lovis frappe pour la première fois à la porte de la section vaudoise de Patrimoine suisse en 2014. Denis de Techtermann en est alors président. Il l’accueille à bras ouverts. «Nous ne nous connaissions pas. Elle nous a contactés pour nous dire que quelque chose de grave se passait. Qu’il fallait agir», raconte-t-il. Après toutes ces années de militantisme, «le patrimoine fait partie de Béatrice Lovis. Le patrimoine est sa vie», poursuit Denis de Techtermann qui lui propose la présidence en 2017. Elle hésite. Le poste est un sacerdoce, «à 40% du bénévolat». «Mais j’étais la seule en lice. Je devais accepter.» Elle ne regrette rien aujourd’hui. «C’était un choix important. J’ai en quelque sorte sacrifié une partie de ma vie privée pour le patrimoine.» Aujourd’hui, elle vit à Prilly avec l’écrivain Daniel Marius Popescu.

De Porrentruy à Lausanne

Rien ne la destinait à défendre le bâti d’époque. Béatrice Lovis fait ses classes à Porrentruy. La Jurassienne d’origine (son patronyme se prononce «Lôvi» et non «Lovice», précise-t-elle par coquetterie) grandit loin des considérations de Patrimoine Suisse. «Mes parents étaient enseignants. J’ai suivi une maturité littéraire des plus classiques», raconte-t-elle.

La future militante ne se doute encore de rien lorsqu’elle débarque à Lausanne en 1999 pour suivre les cours de l’UNIL. Elle a choisi l’histoire de l’art, l’archéologie et la littérature française. C’est durant ces études que le déclic se fait. Elle enchaîne les petits boulots, notamment dans la muséologie. En 2003, un stage au Centre de recherche sur le vitrail à Romont lui fait découvrir le patrimoine régional. C’est la révélation.

Pour bien nous faire comprendre l’importance de ce patrimoine mobilier et immatériel, la présidente nous donne rendez-vous au domaine de La Doges pour une visite. Cette vaste propriété rurale du XVIIIe et XIXe siècles appartient à la section vaudoise depuis 1997. Elle se compose d’une imposante maison de campagne et de diverses dépendances. La grange date de 1701. L’ensemble architectural est planté dans un jardin à la française, face au lac Léman.

La maison bourgeoisiale est classée au monument historique. Elle est désormais ouverte au public, suite à la demande des légataires, André et Odette Coigny – de Palézieux. À l’intérieur, tout a été préservé, restauré à l’ancienne. La table de la salle à manger est dressée, prêt à être servie. Les tapisseries des boudoirs resplendissent. L’évier de la cuisine en marbre de Saint-Triphon est toujours en place. Le voyage dans le temps est saisissant. «Grâce à ce magnifique legs, le domaine de La Doges, avec l’ensemble de son mobilier sera transmis aux générations futures dans les meilleures conditions possible», conclut-elle.

Créé: 13.06.2019, 09h37

Bio

1980 Naissance le 13 juillet, à Delémont.

1998 Maturité littéraire à Porrentruy.

1999 Elle commence une licence en histoire de l’art, littérature française et archéologie à l’Université de Lausanne.

2003 Elle prend conscience de l’importance du patrimoine lors d’un stage au Centre suisse de recherche sur le vitrail à Romont (FR).

2005 Prix de faculté à l’UNIL.

2007 Elle se lance dans une thèse de doctorat sur la vie théâtrale à Lausanne entre 1757-1798. Elle l’a terminée en janvier dernier.

2008 Elle assure des visites guidées lors des Journées européennes du patrimoine.

2011 Collaboration scientifique au Musée historique de Lausanne.

2014 Elle se mobilise pour sauver le mobilier du château d’Hauteville. Premiers contacts avec la section vaudoise de Patrimoine suisse.

2017 Elle en devient la présidente en mai.

2019 La section intègre dans ses statuts le patrimoine mobilier et immatériel.

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