Le village de Chasselas aimerait avoir donné son nom au cépage

ReportageUn hameau bourguignon alimente une étonnante controverse. Son nom est-il à l’origine de celui que porte le vin identitaire du canton de Vaud?

Le village de Chasselas, 180 habitants, est lové au fond de la vallée de l’Arlois.

Le village de Chasselas, 180 habitants, est lové au fond de la vallée de l’Arlois. Image: Federico Camponovo

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Le vigneron de Lavaux qui s’aventurerait dans les ruelles étroites de Chasselas, lové au fond de la vallée de l’Arlois, aux confins du Beaujolais et à quelques kilomètres de Mâcon, pourrait bien endurer un redoutable crève-cœur. Après s’être émerveillé des maisons en pierres sèches, du château admirablement restauré, dont les fondations remontent au XIVe siècle, des vignes prospères sur les collines alentour, il n’aurait pas manqué de s’enquérir de ce qui, pour lui, évoque plus encore que son gagne-pain, un nectar qui fait sa fierté. «Ce n’est pas un vin auquel notre village a donné son nom, lui aurait-on répondu, mais à un raisin de table. Si on le vinifie, il donne une petite chose légère, pas désagréable, mais sans beaucoup de corps.» Une sacrée douche froide, en somme.

Le directeur d’école maternelle Christian Petit, maire de Chasselas (180 habitants) depuis l’an dernier, n’a d’ailleurs pas le souvenir d’en avoir goûté: «Je connais la Suisse parce que notre voisin, le village de Leynes, est jumelé à La Brévine, où je suis allé quelque fois, précise-t-il. Et je suis pratiquement certain que ce n’est pas là-bas qu’on vous sert des vins vaudois. Cela dit, les vignerons du coin s’amusent à raconter que le cépage est né ici, mais, en réalité, personne n’y croit.»

«Evidemment que non! Mais c’est bien le village qui a donné son nom au raisin, lance Jérôme Jullin, qui vient de reprendre des mains de son père le Domaine des Pierres Rouges, l’une des cinq exploitations viticoles de la commune, qui en a connu plus de vingt. Comment voulez-vous qu’une bourgade vigneronne qui porte le nom de Chasselas et qui en a cultivé dans un passé lointain ne soit pas à l’origine de la dénomination du cépage? Peu importe où il est né: il s’appelle comme nous!»

Louis XIV sous le charme

Dans les caves, derrière un verre de Saint-Véran tiédi par la canicule, les vignerons acquiescent sans en faire un fromage. A leurs yeux, le chasselas de nos contrées, qui a disparu de leurs coteaux, est bien meilleur dans une assiette de dessert que dans un verre, et ils ne l’échangeraient pour rien au monde contre un cep de gamay ou de chardonnay. Et à cet égard, l’histoire prétend que le roi Louis XIV était du même avis. Il se raconte en effet qu’un vigneron mâconnais du nom de Claude Brosse entreprit en char à bœufs, en 1695, le voyage de Versailles afin de tenter de vendre son vin à la Cour du roi. Remarqué par le monarque en raison de sa haute taille, une curiosité à l’époque, il parvient à l’intéresser à ses produits, et ceux-ci trouvèrent à Paris un juteux débouché.

En signe de reconnaissance, Claude Brosse apporta à Louis XIV des sarments d’un raisin de table charnu que le monarque trouva exquis et qui donnèrent naissance, dit-on, à la célèbre treille royale de Fontainebleau. En l’espèce, il s’agissait de chasselas en provenance du village de Chasselas, dont la culture pour la vinification avait été interdite en France plusieurs années auparavant et dont le nom, en tant que raisin, figurait dans le dictionnaire de l’Académie depuis 1694.

Mémoire vivante

«Le cépage de chasselas, qui est parmi les plus anciens plants de vigne cultivés à ce jour, a fait l’objet d’une multitude d’études quant à son origine, donnant lieu à autant de controverses qu’on lui prêtait de berceaux possibles: Constantinople, Egypte, Syrie, Liban, Suisse, Cahors, Chasselas, et d’autres encore, écrit Paule Vermylen-Milamant dans son petit ouvrage intitulé De Chasselas à la table du Roy. Selon que l’auteur se situe dans l’une ou l’autre de ces régions, il en défend l’hypothèse avec conviction.» Celle qui est devenue, au gré de ses recherches, la mémoire vivante du village, vit dans la maison héritée de ses grands-parents où elle coule, à 75 ans, une retraite heureuse et active aux côtés de son mari, ancien militaire belge.

«La comparaison du profil ADN du chasselas avec des cépages du monde entier a désormais permis d’établir qu’il n’a rien d’oriental. Il provient de l’arc alpin, au carrefour de la Suisse, de la France et de l’Italie, souligne-t-elle, plongée dans un imposant classeur. Ce qui vous permet, en Suisse, d’estimer que son berceau est lémanique. Peut-être bien, mais cela n’explique pas l’origine de son nom. Pour ma part, je pense que c’est notre village, dont les premiers vestiges remontent au Xe siècle, qui le lui a donné. Comment? Par honnêteté, je dois avouer que le mystère reste entier. Mais franchement, comment voulez-vous que le terme latin de casa, c’est-à-dire petite maison, puisse donner naissance, séparément, au nom d’un village vigneron et d’un cépage distants d’à peine 20 kilomètres, et cela par le simple fait du hasard?»

Le baron Jean-Marc Veyron la Croix, propriétaire avec son ami Jacky Martinon du château de Chasselas et de ses 12 hectares de vignes depuis seize ans, partage l’avis de Paule Vermylen-Milamant. Lui qui a été maire de Chasselas de 2008 à 2014, qui produit chaque année 30 000 bouteilles de Saint-Véran, de Bourgogne blanc, de Mâcon et de Crémant de Bourgogne qui raflent prix sur prix, a ainsi décidé de passer de la parole aux actes: «Il n’est pas possible que le village continue à ne pas vinifier du chasselas. J’ai donc décidé de braver les obstacles administratifs, et Dieu sait s’ils sont nombreux en France, afin d’en planter une parcelle sur mes terres cet automne ou au printemps prochain, dit-il avec un sourire en coin. On me dit que le cépage préfère la douceur des rives du Léman aux chaleurs que nous connaissons en Bourgogne: nous verrons bien et, bientôt, nous pourrons comparer.» Le rendez-vous est pris. (24 heures)

Créé: 22.07.2015, 12h03

Des hectares par milliers

«Les détracteurs du chasselas ne souffrent-ils pas tout simplement de paresse?», se demandait Pierre Keller, président de l’Office des vins vaudois, dans l’une de ses récentes chroniques dans «Le Matin Dimanche». A vrai dire, personne ne peut soupçonner les Chasseloutis de ne pas aimer le travail: si les habitants de Chasselas ne couvrent pas d’éloges le vin vaudois par excellence, c’est sans doute parce qu’ils le connaissent mal, d’une part, et d’autre part parce que les anciens leur ont soufflé que, cultivé sur les coteaux mâconnais, il «ne se tenait pas», comme disent les vignerons. Néanmoins, le chasselas couvre aujourd’hui près de 35 000 hectares dans le monde, en Suisse, en Allemagne, en Hongrie et j’en passe. Il en existe une bonne vingtaine de types différents, dont le fendant, qui tient son nom de ses baies qui se fendent sous la pression des doigts.

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