Le vin vaudois risque de manquer au supermarché

ViticultureL’été caniculaire avance les vendanges à la mi-septembre. Le volume estimé de la récolte, plutôt bas comme en 2013 et 2014, fait craindre des pertes de parts de marché.

Dans les mains de Raymond Paccot, à Féchy, des grappes passent du vert au rouge. Ce processus a commencé précocement.

Dans les mains de Raymond Paccot, à Féchy, des grappes passent du vert au rouge. Ce processus a commencé précocement. Image: VANESSA CARDOSO

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Le raisin quitte sa couleur verte pour devenir rouge, translucide du côté des blancs. Encouragés par le soleil et la chaleur des mois de juin et de juillet, les vignobles du canton de Vaud et d’ailleurs ont commencé la véraison avec de l’avance, en juillet déjà: «C’est le moment où la vigne arrête de pousser. Elle se consacre à ses enfants, les grains qui se chargent de sucre. Vu ce développement précoce, la récolte commencera à la mi-septembre. Nous devons convoquer les équipes de vendangeurs. Nous sommes déjà sous pression», déclare Raymond Paccot, vigneron à Féchy.

La mobilisation est générale. La Ville de Lausanne, propriétaire de 33 hectares à La Côte et à Lavaux, annonce, par la voix de la responsable des vignobles, Tania Gfeller, que la récolte commencera plus tôt que d’habitude, aussi à la mi-septembre, dans les deux régions. A Blonay, François Montet, président de la Fédération vaudoise des vignerons, confirme le mouvement: «Au Jeûne fédéral, autour du 20 septembre, nous nous trouverons en plein dedans. L’an dernier, nous avions débuté le 2 octobre. En 2013, nous avions commencé particulièrement tard, le 17 octobre. 2015 se trouve dans le peloton de tête des millésimes précoces, mais pas au niveau de 2003, qui était atypique: les vendanges avaient commencé au début du mois de septembre.»

Qualité et inquiétude

Les prévisions de récolte, en volume, se situent au-dessous de la moyenne. C’est un gage de qualité: en raison de l’été sec, les baies sont petites et concentrées. Mais c’est aussi un risque économique. Si les producteurs n’arrivent plus à fournir les gros acheteurs, Coop ou Denner, ces derniers se tourneront vers la concurrence, notamment étrangère, favorisée par le franc fort. Chez Uvavins-Cave de La Côte à Tolochenaz, où on s’attend à recevoir le raisin mousseux au début de septembre, le directeur technique Gilles Cornut, également président de la Communauté interprofessionnelle du vin vaudois (CIVV), dévoile les prévisions vaudoises: 16,7 millions de litres de blanc, 7 millions de rouge, soit un total de 23,7 millions. C’est davantage que le millésime 2013, au volume particulièrement faible en raison de la grêle (21 millions), et un peu moins que 2014 (24,7 millions).

Si la récolte 2015 s’annonce à un niveau de près de 15% inférieur à la quantité moyenne des dix dernières années, c’est en grande partie à cause de l’été caniculaire. Mais aussi en raison des dégâts sans doute provoqués par l’usage du fongicide Moon Privilege de Bayer sur 525 hectares, soit 13,8% du vignoble vaudois. «L’atteinte va de presque rien à tout», relève François Montet. Selon lui, l’impact global correspond à une réduction de 5% des grains à vendanger.

Deux récoltes quantitativement faibles de suite, c’est assez, trois, c’est peut-être trop… C’est ce que se disent les négociants et les encaveurs. Ils craignent de voir la grande distribution manquer de vin vaudois, qui perdrait alors des parts de marché. «Des quantités plus faibles signifient que les disponibilités seront moindres pour des actions et promotions dans les grandes surfaces. Les vins vaudois risquent de perdre leur place dans les rayons des grands magasins et celle qu’ils occupent dans le cœur des consommateurs», analyse Alain Leder, directeur d’Obrist à Vevey.

La promotion des vins d’entrée de gamme renforce les ventes dans les positions supérieures. «Quand il n’y a plus d’entrée de gamme, le haut de gamme se vend moins bien: la demande s’accroît quand on attire l’attention des consommateurs sur les vins suisses et vaudois au moyen de promotions. C’est une pyramide: si on coupe le pied, l’ensemble descend d’un cran», explique Thierry Walz, directeur d’Uvavins.

Le monde vitivinicole se trouve sur le fil du rasoir: «On a vite trop ou trop peu de vin», résume Thierry Walz. Ces dernières années, les vignerons du canton disposaient de stocks importants qu’ils peinaient à restreindre. Ils avaient réussi à les réduire, en profitant notamment, en 2013, de l’aide fédérale qui permettait de brader du vin déclassé en empochant une subvention de 1,5 fr. par litre. Les Vaudois ont largement profité de cette occasion. Ils ont ainsi écoulé 1,76 million de litres et ont touché 2,64 millions de francs sur les 4,6 millions de soutien finalement dépensés, alors que 10 millions étaient à disposition. En 2014, selon l’Observatoire suisse du marché des vins, la réduction des quantités disponibles a atteint 10,2%, toutes couleurs confondues, alors que les ventes de vin vaudois en grande surface reculaient de 3,5%, bien moins que les stocks, par rapport à 2013.

Quel sera l’impact d’une troisième récolte de faible volume consécutive? Il est trop tôt pour le dire. Les Vaudois ont-ils excessivement utilisé la manne fédérale en 2013? Le débat reste ouvert: «On peut se poser la question. D’un autre côté, les vins écoulés n’étaient pas des coqs», relève Thierry Walz. A Féchy, Raymond Paccot préfère se réjouir du millésime 2015: «Quand le raisin est plus petit, il y a plus de peau que d’habitude par rapport au jus. Cela donne du goût.»

Créé: 06.08.2015, 19h01

2014: diminution en grande surface

La parution du rapport de l’Observatoire suisse du marché des vins (OSMV), en mai dernier, avait déjà provoqué des inquiétudes. Selon la branche vitivinicole, la «mauvaise année 2014 pour le vin suisse en supermarché» s’expliquait en grande partie par de plus faibles récoltes. On comprend donc que la perspective d’une nouvelle petite vendange en 2015 suscite d’ores et déjà des craintes. En 2014, la grande distribution a écoulé 7,953 millions de litres de vins vaudois. Le recul était surtout marqué pour les rosés (-12,1%) et les blancs (-3,5%).

2015 se place au top 5 des années précoces

«2015 est un millésime précoce, assorti d’un début de maturation qui place cette année au cinquième rang de la précocité sur 91 ans d’observations», déclare Jean-Laurent Spring, responsable du groupe de recherche viticulture d’Agroscope. Le suivi mené à Pully montre que le chasselas a commencé sa maturation le 28 juillet, soit une bonne quinzaine de jours d’avance sur la moyenne. Seuls les millésimes 2011 (22 juillet), 2003 (23 juillet), 1952 (24 juillet) et 1945 (25 juillet) ont connu une maturation plus avancée. L’accélération s’est produite, au mois de juin, déjà particulièrement chaud: la vigne a fleuri entre le 6 et le 12 juin, soit une avance de 10 à 15 jours par rapport à la moyenne. «Mais ce sont les conditions de chaleur exceptionnelles enregistrées au mois de juillet qui ont réellement propulsé le millésime 2015 parmi les années records», note Agroscope. Jean-Laurent Spring nuance: «La situation est assez hétérogène. Certaines régions de La Côte ont été bien arrosées, d’autres pas. A Pully, c’est sec. On observe d’importantes différences d’alimentation en eau.» Avant les tests de maturation qui auront lieu dès le 20 août, les experts apportent une caution scientifique aux augures de bonne qualité, si les conditions restent favorables: «En moyenne générale de longue durée, la teneur en sucre des raisins au 20 septembre s’établit à 160 g/l. Mais celle-ci est de 185 g/l si l’on ne considère que les 12 années les plus précoces.»

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