«Ce que je vivais était si loin du bonheur maternel»

TémoignageCharlotte Conchon-Simon a souffert de dépression post-partum après la naissance de son fils. Elle vient de cofonder une association pour libérer la parole de femmes muselées par la honte.

Charlotte Conchon-Simon témoigne pour aider les femmes et bousculer les préjugés sur la période post-natale.

Charlotte Conchon-Simon témoigne pour aider les femmes et bousculer les préjugés sur la période post-natale. Image: ODILE MEYLAN

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Non, la venue au monde d’un enfant n’est pas forcément suivie d’une période de bonheur total. Même si le bébé se porte comme un charme, l’accouchement peut laisser la maman exsangue, physiquement et moralement.

Le sujet demeure tabou. Charlotte Conchon-Simon témoigne pour briser le silence. Une dépression post-partum et un stress post-traumatique ont gâché sa première année de maternité. «On est élevées dans cette idée qu’il est normal d’accoucher dans la douleur et qu’après, tout est rose. Ce que je vivais était si loin de la représentation du bonheur maternel que j’en avais honte. J’avais l’horrible sensation de ne plus savoir qui j’étais. D’avoir complètement perdu le contrôle de ma vie.»

Retour en 2012. La grossesse difficile de la jeune femme et le risque de prématurité conduisent à un arrêt de travail précoce. Le jour J, la parturiente se rend dans l’hôpital régional vaudois où exerce son gynécologue. «Ça a été le début de la fin.» La position du petit complique sa sortie; on propose à la maman une version (le médecin déplace le bébé en posant ses mains sur le ventre). «J’ai ressenti une douleur terrible, puis j’ai perdu connaissance. L’anesthésiste a dit qu’il fallait faire une césarienne en urgence. J’étais préparée à cette éventualité.» Le bébé va bien; on recoud la maman.

Cris et flash-back

«J’avais toujours d’intenses douleurs à la poitrine et au ventre. On m’a assuré que c’était normal. Après plusieurs heures, ce n’était plus tenable. Le corps médical ne comprenait pas mais j’ai insisté. Puis ils m’ont dit qu’ils allaient m’examiner en insérant une caméra, par le bas.» Retour au bloc. «On ne m’a pas anesthésiée! Ils étaient quatre à me tenir les bras et les jambes. Je hurlais, je me débattais. Ils ont mis la caméra de force.» Les médecins découvrent alors que la vessie a été perforée durant la césarienne.

Il faut rouvrir pour réparer les dégâts. Charlotte Conchon-Simon ressort de cette deuxième opération avec un drain et une poche urinaire. «J’avais toujours très mal à la poitrine. Il a fallu insister, à nouveau. On m’a alors appris que mon cœur s’était arrêté un instant pendant la césarienne.» Elle est conduite dans un autre hôpital pour un examen en cardiologie.

Au total, la jeune maman reste hospitalisée 12 jours, incapable de se lever et de s’occuper de son fils placé en pouponnière. Elle rentre chez elle avec une sonde urinaire, une poche et le moral dans les talons. Une semaine plus tard, on lui retire l’équipement. «On m’a dit: «Voilà, vous êtes réparée. Rentrez chez vous.»

Mais la trentenaire, très affaiblie, ne va pas bien du tout. «J’étais handicapée physiquement et complètement perdue. Tout ce que l’on apprend aux mères à la maternité, c’est mon mari qui l’avait appris à ma place.» L’affection qu’elle porte à son fils ne suffit pas à panser ses plaies. «Je m’en occupais comme un robot: donner le biberon, faire le ménage… C’est comme si je me voyais depuis l’extérieur. Mon corps, c’était le traumatisme. Alors je le fuyais. J’étais spectatrice de ma vie. Sans mon mari, qui a arrêté de travailler trois mois pour s’occuper de nous, je ne sais pas comment j’aurais fait.» Elle revit régulièrement, sous forme de flashs, la scène de l’introduction de la caméra. «Je l’ai ressenti comme un viol.»

La famille déménage quelques mois plus tard. Privée de ses repères, la jeune femme craque. Le diagnostic tombe: dépression post-partum et stress post-traumatique. Charlotte Conchon-Simon entreprend alors – avec succès – un traitement psychothérapeutique de désensibilisation des souvenirs traumatisants.

Elle poste aussi son histoire sur des forums de mamans. «A l’époque, j’étais incapable de parler mais je pouvais écrire.» L’exercice la libère. Deuxième victoire: la reprise du travail, un an après l’accouchement. «C’est moi qui l’ai demandé. J’avais besoin de stimulations extérieures. Au final, je m’en suis sortie par étapes. C’est tout un cheminement.»

Aujourd’hui épanouie et déterminée, Charlotte Conchon-Simon vient de créer avec d’autres mamans l’association ReNaissances, «pour parler entre mères, sans jugement et sans tabou».

Les hormones ont bon dos

L’absence d’empathie chez certains membres du corps médical l’a marquée au fer rouge. «Une cicatrice, ça se répare. Mais le manque de respect, de considération… On est des mamans, mais on est aussi des personnes. J’ai entendu des mots durs; on m’a traitée de «chochotte» lorsque je me plaignais d’avoir mal. Quand je revois des photos de moi à la sortie de la maternité… Je suis méconnaissable. N’importe qui, s’il s’y était intéressé, aurait vu que je n’allais pas bien. C’est un peu facile de toujours dire: «C’est les hormones.»

Il a fallu faire face, aussi, au regard de l’entourage. «La société juge ce genre d’histoires. Donner la vie à un enfant est censé être un moment heureux, suivi par un monde idéal où tout n’est que bonheur et joie. La vérité peut être autre, extrêmement violente. Quand ça nous arrive, on se dit qu’on n’est pas normale. Alors on se tait. Il y avait un décalage entre ce que je ressentais et ce que la société considère acceptable. Ma famille et mes amis ne me comprenaient pas. Les femmes disent qu’elles aussi ont souffert pendant leur accouchement. On refuse d’entendre que quelqu’un l’a vécu de façon traumatique et de s’intéresser à son histoire individuelle.»

«J’aurais aimé que les médecins s’excusent pour cette histoire de caméra, conclut-elle. Qu’on reconnaisse mon statut de maman blessée, qu’on me dise que ce qui m’arrivait n’était pas de ma faute… Mais il n’y a eu aucune considération pour ce que je pouvais ressentir. Le problème, c’est que je ne me suis jamais sentie importante. J’ai subi mon histoire au lieu de la vivre. Notre société met la pression aux mères. Lorsque les médecins me disaient que ça allait bien se passer, je les croyais. Alors forcément, quand ce n’est pas le cas, on culpabilise.»

www.re-naissances.com (24 heures)

Créé: 14.03.2017, 06h47

En chiffres

1% à 6% des femmes sont victimes de stress post-traumatique après un accouchement sans complication particulière.

25% La proportion ci-dessus monte à 25% lors d’accouchements difficiles qui ont mis en danger la vie de la mère, du bébé ou des deux.

10% à 20% des femmes développent une dépression post-partum. Si les symptômes de dépression perdurent 2 semaines après l’accouchement et qu’ils ont un impact sur la vie de tous les jours, il faut s’inquiéter.

Le pouvoir de la parole

La période postnatale est à risque, psychiquement parlant. Au-delà de deux semaines après l’accouchement, on ne parle plus de baby-blues mais de stress post-traumatique et de dépression post-partum. Les personnes touchées – femmes ou hommes – n’en parlent souvent pas à leurs proches ou aux professionnels, par honte.

Flashbacks, cauchemars, fatigue, troubles de l’humeur et de la concentration figurent parmi les principaux symptômes du stress post-traumatique. La dépression post-partum se traduit par de l’anxiété, une humeur dépressive, un manque d’intérêt ou de plaisir, des troubles du sommeil, une baisse d’énergie et de la concentration, des idées suicidaires… «Il est important de réagir assez vite, explique la psychologue Antje Horsch, responsable de recherche au Département femme-mère-enfant du CHUV. Eprouver des difficultés émotionnelles importantes rend plus difficile l’attachement pour son enfant et peut donc avoir un impact négatif sur son développement.» La spécialiste se bat pour améliorer la prise en charge. «Il y a beaucoup à faire. Le diagnostic tardif ou inexistant du stress post-traumatique, par exemple, représente un important problème.»

Une communication déficiente avec l’équipe soignante est souvent en cause, note la psychologue. «Partager le maximum d’informations avec le couple après l’accouchement en leur expliquant ce qui s’est passé, en revenant sur des problèmes éventuels et en leur donnant l’occasion de poser des questions peut être extrêmement thérapeutique.»

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