«Je vois les gens dans la brutalité de la vie»

SoutienSur appel de la police, la pasteure Line Dépraz va soutenir moralement les personnes qui apprennent une mauvaise nouvelle. Comment aider les humains à affronter l’indicible.

À l’instar de Line Dépraz, une vingtaine de personnes d’Église se relaient aux côtés de la police pour soutenir les familles auxquelles il faut annoncer le pire.

À l’instar de Line Dépraz, une vingtaine de personnes d’Église se relaient aux côtés de la police pour soutenir les familles auxquelles il faut annoncer le pire. Image: Philippe Maeder

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

«C’est 22h. Un soir d’hiver. Nous sommes trois, tendus, devant une maison. Porteurs de la pire des nouvelles pour une mère: la mort de son fils par suicide. Un des deux policiers que j’accompagne sonne…»

Une situation que personne ne rêverait de vivre. Mais Line Dépraz, qui raconte, l’a vécue des dizaines de fois. C’est une part de son métier. La Lausannoise fait partie de l’équipe de soutien d’urgence (ESU). Cette vingtaine de pasteurs réformés, de diacres et d’agents pastoraux catholiques accompagnent la police cantonale quand celle-ci doit annoncer de mauvaises nouvelles.

C’est toujours le policier qui donne l’information. Il faut souvent la répéter. «Plusieurs temps se succèdent, intenses, explique Line Dépraz. Celui des cris, des pleurs, des hurlements. L’indicible vient d’être exprimé. Sobrement et avec douceur. Mais tous les membres de la famille en ont le souffle coupé. La parole semble confisquée. C’est la fin d’un monde. Une fin cruelle. Personne ne s’y attendait.»

Atténuer le chaos

Les questions surgissent. Pourquoi? Comment? Est-ce que cet enfant, ce mari, cette épouse qui vient de mourir a souffert? Pourra-t-on voir son corps? Après un moment, les gendarmes s’en vont. Line Dépraz reste sur place. C’est là que commence son travail. «Il consiste à remettre un petit peu de stabilité dans le chaos qu’on sème en allant annoncer cela. J’aide les gens à prendre les bonnes décisions, à contacter leurs proches, à mobiliser leur réseau.» La plupart du temps, elle restera deux à cinq heures dans la vie de ces personnes dont le monde vient de s’écrouler.

Comme elle, une vingtaine de «porteurs de mauvaises nouvelles» se relaient pour assurer une permanence 24h/24 dans le canton. C’est le 117 qui déclenche leur intervention. Line Dépraz, pasteure de l’Église évangélique réformée vaudoise (EERV) en a fait 18 l’an dernier. Le groupe, qu’elle supervise, en a fait 180 en tout. Généralisé dans le canton depuis 2006, ce service est financé par la subvention cantonale accordée aux Églises de droit public.

Un boulot «essentiel»

Un sale boulot? Non, assure Line Dépraz, qui y voit «une offre essentielle au moment où des gens voient leur vie voler en éclats et qu’ils en ont besoin. Quand ce n’est pas le cas, ils la refusent.» Les morts violentes motivent 85% des interventions. «Nous travaillons aussi après des braquages, des agressions ou des incendies où les gens ont tout perdu. Parfois auprès de personnes qui ont assisté à des suicides.»

Chaque intervenant a suivi une formation en aide psychologique et spirituelle d’urgence, reconnue par la Confédération. 160 heures de cours sur trois ans. Mais cela ne rend pas ce job plus facile: «Certaines situations me touchent plus que d’autres, reconnaît Line Dépraz. Je suis intervenue en novembre après le suicide d’un père. Il a fallu annoncer la nouvelle à son fils de 16 ans et à sa fille de 14 ans. C’était très dur de voir ces ados s’effondrer.» Annoncer la mort d’un enfant «peut me bousculer, c’est lié au fait que je suis mère de trois enfants». Il y a aussi des situations de dénuement ou d’extrême solitude qui l’émeuvent, quand «la mort d’un proche prend une ampleur inattendue».

Bouleversée au retour

Elle sait aussi que son aide est limitée: «J’aide les gens à utiliser leurs ressources, mais je ne peux pas devenir une béquille. Bien sûr, quand les personnes sont précaires, c’est difficile de ne pas m’imaginer en sauveur du monde, mais je sais intellectuellement que ce n’est pas mon rôle.» Après certaines interventions, Line Dépraz avoue revenir exténuée, tendue ou bouleversée. «Généralement je prends une douche, d’autres équipiers vont courir ou écoutent de la musique à fond. Je laisse en tous les cas ma veste et mon badge dans la voiture. Autre règle, je n’en parle jamais avec ma famille. Quand cela ne suffit pas, on peut se parler entre équipiers pour décharger la tension.» La police lausannoise dispose elle aussi d’une unité de soutien, assurée par des psychologues. C’est le cas également de la police cantonale genevoise.

Des intervenants issus du domaine religieux sont une spécialité vaudoise. Line Dépraz s’estime tout à fait en adéquation avec ce rôle grâce à sa profession de pasteure: «Concrètement, ma vision de la personne est globale: j’accepte la mort comme une partie intégrante de la vie. Dans ces moments brutaux, j’aide les gens à accueillir l’inacceptable et à faire avec. C’est un travail de service et d’humilité, mais chaque intervention a pour moi une dimension spirituelle.» Pas question, en revanche, de faire du prosélytisme. Elle n’annonce jamais d’emblée qu’elle est pasteure.


«Indispensable», assurent deux proches de victimes

Quand tout s’écroule, la présence d’un équipier est «fondamentale et indispensable», assure Joëlle Bédat. Cette Vaudoise de 45 ans se souviendra toujours de cette nuit de juin 2012 où elle a appris que son ex-mari avait tué sa fille de ses propres mains. Il l’avait emmenée passer le week-end, seule avec lui, à Loèche-les-Bains. «La police vaudoise et l’équipier sont venus à 5h pour m’annoncer la nouvelle. Je ne réalisais pas, j’étais prostrée. Il a vite compris ce qui se passait. Il m’a fait asseoir et m’a demandé des photos de ma fille. Ensuite il m’a fait aller dans sa chambre. Et là, j’ai réalisé et j’ai commencé à pleurer.» Le surlendemain, elle est allée voir sa fille à la morgue. «Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai appris qu’il était pasteur. Je lui ai demandé de venir le lundi suivant sur mon lieu de travail pour débriefer avec mes collègues.» Indispensable, cette aide s’est pourtant révélée trop brève, selon Joëlle Bédat. «Une personne de grande qualité vous accompagne et soudain elle s’en va, alors que le chemin va être très long. Dans mon cas, il y a eu un procès éprouvant dans le Haut-Valais, tout en allemand et sans traduction, j’ai dû me reconstruire et vivre après ça. Je n’ai pas eu de réel soutien. J’aimerais créer une association qui vienne en aide aux gens dans mon cas sur la durée.»

Claude Jenny (65 ans) a lui aussi bénéficié du soutien d’urgence. Son fils est décédé tragiquement en 2016. «C’était précieux d’avoir quelqu’un d’extérieur, qui ne faisait pas partie de la police. Les officiels, qui faisaient leur boulot, nous tenaient à l’écart. Cela a duré des heures et on ne pouvait pas passer un moment avec le défunt. Line Dépraz était là pour nous, c’était d’abord une présence», explique l’ancien journaliste de Montreux. Il se souvient du choc émotionnel subi par la famille. «Nous étions effondrés. Elle nous a donné de bons conseils, elle était proche et pleine d’empathie.» Un aspect important de ce travail, pour Claude Jenny, était de déculpabiliser les proches: «Elle nous a dit qu’on avait fait ce qu’on pouvait, qu’on n’était pas responsable, pas maîtres de la situation. C’était tellement important d’entendre ça à ce moment-là.» (24 heures)

Créé: 13.01.2018, 08h34

En chiffres

Interventions
En 2017, l’ESU (Équipe de soutien d’urgence) est intervenue 180 fois. L’équipe est actuellement constituée de 16 intervenants formés, de 2 remplaçants et de 7 stagiaires.

Événements
Les motifs d’interventions étaient en majorité des décès (137 cas), loin devant les accidents ou les agressions. Les 41% des décès étaient des suicides, 32% des morts violentes. Les équipiers ont été plus souvent sollicités le vendredi (20% des interventions) que les autres jours.

Articles en relation

Line Dépraz: «Les pasteures brisent encore un cliché»

Religion L’Eglise vaudoise est dirigée en majorité par des femmes. Un héritage de la Réforme, explique la pasteure et conseillère synodale lausannoise. Plus...

L’Eglise réformée vaudoise réfléchit à son évolution

Religion Désormais, les fidèles s’engagent pour un projet, pour une activité ponctuelle. L'EERV doit adapter son fonctionnement. Plus...

Pour leur pasteur licencié les fidèles font la grève du culte

Froideville Abasourdis par la décision et les méthodes de l’EERV, des paroissiens ont manifesté devant l’église dimanche. Plus...

Les évangéliques bousculent l’Eglise

Protestants La mouvance progresse chez les réformés vaudois. Leurs cultes colorés détonnent et leurs opinions conservatrices dérangent. Visite à Corsier-sur-Vevey. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 6

Publié le 21 septembre 2018.
(Image: Valott) Plus...